Expérience, expérience, expérience voilà un mantra , une mode, une manie….mais désormais un masque justement qui refuse l’expérience.
Retournons à l‘étymologie : experientia vient du latin ex-periri, littéralement « éprouver à travers », « traverser une épreuve ». Le radical periri partage sa racine avec periculum, le danger, le péril. Faire l’expérience de quelque chose, c’est donc étymologiquement s’exposer à un danger, accepter une traversée dont on ne peut garantir l’issue, consentir à être affecté au point d’en sortir transformé. Cette dimension périlleuse distingue radicalement l’expérience de l’exercice : tandis que l’exercice vise l’amélioration progressive dans l’horizon du même – je perfectionne mes capacités mais demeure fondamentalement identique à moi-même –, l’expérience implique une transformation radicale où celui qui en sort n’est plus tout à fait celui qui y est entré. L’expérience se déroule ainsi toujours sur fond d’un monde qui résiste à nos attentes, qui se révèle autre que ce que nous projetions sur lui, et qui par là même nous remet en question.
Or notre époque semble avoir développé un arsenal sophistiqué de stratégies d’évitement destinées à se soustraire à cette exposition transformatrice. Le ghosting, le zapping, le divertissement compulsif ne sont pas de simples phénomènes sociologiques ou des travers générationnels : ils révèlent un refus plus profond d’accepter la temporalité propre à l’expérience, celle qui exige durée, patience et risque.
Le ghosting, cette disparition sans explication qui laisse l’autre dans l’incertitude, constitue peut-être la figure la plus éloquente de ce refus. En s’éclipsant avant que la relation ne devienne véritablement épreuve, avant que l’altérité de l’autre ne vienne réellement nous questionner, on se soustrait à cette traversée périlleuse que serait une confrontation authentique. Le conflit, l’explication, la séparation assumée impliqueraient de se tenir dans la présence de l’autre, d’affronter son regard, sa déception ou sa colère. Or c’est précisément cette exposition qui constitue l’expérience au sens fort : être affecté par l’autre au point d’en être transformé. Le ghosting est donc moins une lâcheté ponctuelle qu’une esquive ontologique – le refus que l’autre existe comme véritable altérité susceptible de nous remettre en question.
Le zapping généralisé procède d’une logique similaire. Qu’il s’agisse de contenus médiatiques, de relations, d’engagements professionnels ou même de projets personnels, la possibilité de passer instantanément à autre chose court-circuite la durée nécessaire à toute expérience véritable. Car l’expérience demande du temps : temps de la maturation, de l’approfondissement, mais aussi temps de la difficulté, de l’ennui parfois, de la résistance du réel. En maintenant toutes les options ouvertes, en refusant l’engagement qui nous lierait à une situation suffisamment longtemps pour qu’elle nous travaille, on s’interdit précisément cette transformation que seule permet la persévérance dans l’épreuve. Le zapping nous maintient dans un présent perpétuel où rien ne peut véritablement nous atteindre, puisque nous sommes déjà mentalement ailleurs, déjà en train d’envisager la prochaine possibilité.
Le divertissement, au sens pascalien du terme, trouve ici sa formulation contemporaine la plus achevée. Il ne s’agit plus seulement de fuir la conscience de notre condition mortelle, mais d’échapper à toute forme d’expérience qui impliquerait d’être véritablement présent à ce qui advient. Les écrans, les notifications, la stimulation permanente créent un bruit de fond qui empêche cette disponibilité sans laquelle aucune expérience authentique n’est possible. On pourrait multiplier les activités, les rencontres, les voyages même, sans jamais faire véritablement l’expérience de quoi que ce soit, parce qu’on refuse cette vulnérabilité, cette exposition au temps et à l’altérité que suppose l’expérience véritable.
Ce refus n’est pas sans conséquences existentielles. En se protégeant ainsi contre la transformation que porterait l’expérience, on se condamne paradoxalement à une forme de répétition morbide. Faute d’être véritablement affecté par ce qui nous arrive, on ne peut que reproduire les mêmes schémas, tourner en rond dans un monde qui n’offre plus de résistance réelle. L’exercice sans fin remplace l’expérience transformatrice : on optimise, on améliore, on accumule compétences et expériences au sens curriculum vitae, mais sans jamais accepter d’être fondamentalement remis en question. Le faux self, cette carapace narcissique qui nous coupe de notre être authentique, au lieu de l’ouvrir, fait rempart à toute confrontation à l’altérité
Plus profondément encore, ce refus de l’expérience révèle une impossibilité à habiter véritablement le monde. Car le monde n’est monde que s’il peut nous résister, nous surprendre, nous décevoir parfois, bref : se manifester comme autre que ce que nous en attendions. En maintenant tout sous contrôle, en évitant systématiquement les situations qui pourraient nous déstabiliser, on transforme le monde en simple décor de nos projections, en environnement entièrement fonctionnalisé au service de notre confort psychique. Mais un monde ainsi domestiqué cesse d’être un monde au sens phénoménologique : il n’est plus que le reflet de nos attentes, vidé de toute altérité véritable :la personnalité fonctionnelle en est l’horizon terrifiant.
L’enjeu n’est donc pas simplement moral ou psychologique. Il touche à la possibilité même d’une existence authentique. Car si l’expérience implique toujours une transformation, son refus systématique conduit à une forme d’enkystement existentiel où le sujet, refusant d’être affecté par quoi que ce soit, se trouve paradoxalement privé de la possibilité même de devenir. Pour paraphraser La Fontaine : « Tous n’en mourraient pas, mais tous étaient atteints ». Cette contamination n’épargne d’ailleurs pas les institutions spirituelles elles-mêmes, qui peuvent se transformer en simples dispositifs d’exercice – accumulation de pratiques, recherche de performances méditatives, quête de states particuliers – reproduisant ainsi la logique même de l’amélioration continue qu’elles prétendent transcender. L’institutionnalisation de la voie spirituelle risque toujours de domestiquer l’expérience transformatrice en la réduisant à un protocole sécurisé, évacuant précisément ce péril qui en faisait la dimension existentielle. C’est pourquoi l’éthique de Krishnamurti résonne avec une acuité particulière : se voir tel qu’on est, sans les filtres protecteurs de nos représentations et de nos systèmes de pensée, pour se libérer du connu. Non pas accumuler de nouvelles expériences qui viendraient enrichir notre capital existentiel, mais accepter cette vision sans défense qui dissout les structures mêmes par lesquelles nous nous protégeons de l’expérience véritable. La libération n’est alors pas un but à atteindre par l’exercice, mais l’effet même de cette disponibilité sans protection à ce qui est – cette capacité à accepter l’expérience dans sa dimension transformatrice et périlleuse, là où nous ne maîtrisons plus rien.