L’autonomie comme voie radicale pour la démocratie
ll semble bien que nous assistions à la fin d’un monde: celui du tout politique. L’incapacité des gouvernements à déployer une vision capable de prendre en compte les urgences d’une terre en péril, de redonner à l’homme sa juste place au sein de la nature, plutôt que de privilégier les intérêts financiers, en est la signature la plus évidente.
Chez ces gens là, Monsieur, on ne pense pas, on ne pense pas, on compte!
L’implosion d’une « »démocratie » » (les doubles guillemets ne sont pas une coquille) à bout de souffle conduit à un chaos où se confrontent, sans hiérarchie, sans fondement, les opinions les plus vulgaires.
Ce chaos sied au néo-libéralisme qui voit dans le mouvement brownien du marché le seul ordre pertinent. L’horizon est désormais l’ubérisation générale de la société organisée par des règles rigides de détricotage du collectif, de destruction de l’éducation, l’éducation nationale devenant le supplétif des entreprises, de disqualification des corps intermédiaires, de dévalorisation de la pensée.
La catastrophe est elle inéluctable?
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » Holderlin »
Penser l’émergence de nouvelles formes d’organisation, de production, de gouvernance, en un mot réhabiliter l’imaginaire, voilà la tâche la plus urgente.
Le philosophe Cornelius Castoriadis redevient d’une brûlante actualité
Philosopher, sauf à faire de la philosophie « un lâche simulacre » comme dit Céline, cet expert en « derniers » hommes, ce n’est pas seulement faire référence à des concepts, citer des textes, c’est surtout proposer un cadre de compréhension du monde, de le faire fonctionner, puis de le mettre en abîme pour recommencer (le cercle hermeneutique!)

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De l’être humain comme Da Sein à la dimension sociale
L’essence de l’homme est d’exister c’est-à-dire d’avoir à se projeter dans une direction qui lui donne sa consistance existentielle, projet à toujours questionner sauf à sombrer dans les filets de la quotidienneté caractérisés par le zapping permanent, l’exigence de satisfaction immédiate, l’étourdissement dans le divertissement, l’auto satisfaction des slogans y compris philosophiques.
Mais exister, c’est exister avec les autres, c’est-à-dire faire société.
Et en même temps, l’homme est toujours déjà en société (sinon, il n’y aurait pas de langage possible). Entre l’individu et la société se joue un jeu d’élaboration et de contraintes mutuelles : cette dynamique de contraintes et de déterminations réciproques produit un niveau émergent: le Nomos, c’est-à-dire les normes qui définissent les valeurs, nourrissent les réseaux de sens, définissent les processus de pouvoir…
Le cœur énergétique de ce processus d’émergence est l’imaginaire instituant dont le résultat spécifie l’imaginaire social
C’est bien ainsi que se pose la question du sens. Passer de l’individu à l’institution ne va pas de soi.
C’est à partir de son engagement révolutionnaire que Cornelius Castoriadis va d’abord produire une critique sans concession de la bureaucratie stalinienne, puis plus généralement de la pensée totalitaire.
Cela va l’amener à une critique sévère de du marxisme sans jamais céder sur son projet de transformation radicale de la société en appelant de ses vœux la démocratie radicale.
Sa critique vise en premier lieu le matérialisme historique qui substitue à l’action créatrice des hommes et des groupes sociaux un déterminisme aveugle ; la logique de la lutte des classes doit conduire inéluctablement à l’avènement de la société communiste éventuellement hâtée par l’action éclairée de l’avant-garde ouvrière (la dictature du prolétariat): idéalisme contesté également par Simone Weil et Michel Henry.
Etrange miroir avec le neo liberalisme d’Hayek qui voit dans l’ordre spontané du marché le moteur in-humain du progres social.
Ce qu’il reproche au marxisme concerne essentiellement sa conception de la dynamique historique à savoir la logique déterministe du matérialisme dialectique, le fameux sens de l’histoire, qui occulte la dimension proprement révolutionnaire et créatrice de l’action humaine.
A la dictature du prolétariat, il oppose la démocratie révolutionnaire, au matérialisme dialectique la puissance de l’imaginaire radical.
Au déterminisme, il oppose, dans tout système humain, la capacité de faire surgir ex nihilo des formes d’organisation sociales et culturelles radicalement nouvelles.
S’il n’hypostase le modèle grec, Il va en questionner l’émergence brutale, dans la Grèce du IV -ème siècle, sous la forme conjointe de la philosophie et de la démocratie.
Pour lui, bien sûr les sociétés sont travaillées sourdement par l’histoire et ses contradictions, mais elles sont sujettes à des changements qualitatifs radicaux sous la logique particulière d’une spécificité ontologique humaine : l’imaginaire.
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L’imaginaire à l’œuvre: l’expérience démocratique de la Grèce du IVeme siècle


Même s’il est possible de repérer ici ou là, des germes de ce que sera la constitution athénienne (Castoriadis préferre constitution des atheniens pour mieux en souligner la construction collective) , même si elle surgit à partir d’un paysage tout juste esquissé, elle se cristallise dans une forme complètement nouvelle dont il est intéressant pour notre propos de décrire les principes.
- C’est le peuple qui gouverne, pas ses représentants
- C’est le peuple qui gouverne, pas les experts
- C’est la communauté qui gouverne, pas l’état
- L’institution peut être collectivement remise en cause à tout moment
- La démocratie est, donc, un système politique qui présuppose l’autonomie des citoyens (autos Nomos : qui décide de ses propres règles)
Les Grecs ne nient pas la nécessité d’avoir recours à des compétences particulières ni celle d’avoir un peuple responsable, mais les rôles et fonctions sont toujours révocables à tout instant. De plus une grande importance est donnée à l’éducation des citoyens: la “Paideia”:
Mais qu’est-ce que l’imaginaire?

Pour Castoriadis, bien sûr l’histoire a préparé le terrain, mais une nouveauté radicale (c’est à dire irréductible à tout déterminisme) s’est fait jour qui a ouvert la possibilité d’une révision institutionnelle révolutionnaire.
Le moteur de l’émergence de l’idée démocratique ici est la capacité d’invention de l’imaginaire social.
Le combustible (et le frein) du processus d’institutionnalisation, aussi bien au niveau individuel que collectif, est l’imaginaire sous sa quadruple forme :
- Imaginaire radical qui renvoie au bouillonnement « magmatique » de l’inconscient individuel
- Imaginaire social co-construit à partir des psychés individuelles…émergeant, mais non réductibles !
- Imaginaire instituant : processus toujours à l’œuvre de remise en question et de création des institutions
- Imaginaire institué : cristallisation plus ou moins longue, plus ou moins stable, plus ou moins pathogène des règles et normes désormais vécues comme naturelles.
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Qu’est-ce que l’imaginaire ?
Cornelius Castoridis le définit ainsi:
- L’imaginaire est « la faculté originaire de poser ou de se donner sous le mode de la représentation une chose et une relation qui ne sont pas données d’avance dans la perception ou ne l’ont jamais été »
- “l’imaginaire n’est pas représentation, mais présentation, création, production” (C.Castoriadis)
- Imaginaire” n’est pas, ici, synonyme de “fictif”, mais signifie, très exactement créé par les hommes au-delà de toute détermination réelle ou rationnelle”.
Il se présente comme un processus global qui va mobiliser des niveaux émergents successifs depuis la monade individuelle jusqu’au niveau social.
- L’imaginaire radical :
L’être humain au plus profond dans son essence est travaillé par un jaillissement permanent de significations nouvelles qui viennent se télescoper à celles déjà en place.
L’imaginaire radical est source de création, mais de création anarchique liée à la satisfaction immédiate des pulsions. Tout l’objet de la socialisation sera de se détacher de l’objet au profit du symbole.
Pour ce faire le processus de socialisation va transformer la force brute des productions de l’imaginaire radicale en significations nouvelles, mais acceptables.
La monade humaine initiale va évoluer par confrontation avec les institutions (langage, famille, société..) Pour produire des significations dérivées et socialement utilisables par un mécanisme de sublimation plus large et plus riche que la sublimation freudienne.
« la psyché est émergence de représentation accompagnée d’un affect inséré dans un procès intentionnel » (C.Castoriadis)
- Imaginaire social :
Aucune organisation ne peut constituer un simple système opérationnel mettant simplement des ressources en place pour arriver à des objectifs.
« Ces institutions tiennent ensemble parce qu’elles incarnent chaque fois un magma de significations imaginaires sociales. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de société purement fonctionnelle.”
Par » imaginaire social « , Cornélius Castoriadis entend désigner l’ensemble des » significations (représentation, images, affects) imaginaires » partagées par les membres d’une société.
Cette conception permet de rendre compte de la nouveauté en histoire, autrement dit du pouvoir révolutionnaire de l’ » événement » : elle est synonyme de » faculté de novation radicale « , de » puissance de création des collectivités humaines « , de “trans possible” dans le vocabulaire de Maldiney.
C’est l’imaginaire social qui travaille l’histoire pour le meilleur et pour le pire
- En tant qu’imaginaire institué, c’est un ensemble implicite de représentation, d’images, d’affects partagés qui fonde le collectif (passage de la collectivité au collectif). In fine, l’idéologie
- En tant qu’imaginaire instituant, il est l’émergence du radicalement nouveau qui va permette un saut qualitatif des institutions. C’est l’ensemble des représentations, images et affects qui fonde la culture d’une société qui s’en trouve alors remanié.
A quelle “logique” obéit l’imaginaire ?
L’imaginaire n’obéit pas à une logique aristotélicienne que Castoriadis nomme “ensembliste-identitaire’ , la logique de la rationalité qui permet de distinguer, de classer, d’attribuer, mais à une logique plus floue, parfois contradictoire, qu’il nomme logique magmatique.
Hétéronomie- autonomie :
Dans la plupart des sociétés, la chose cachée depuis la fondation du monde est le caractère arbitraire des institutions : ces sociétés sont hétéronomes, c’est-à-dire que les lois qu’elles se donnent sont fondées en dehors d’elle-même. (Dieu, le mythe, le marché, les experts …) et que le pouvoir est confisqué par la caste correspondante (théocratie, oligarchie..).
Assumer l’autonomie c’est assumer que les normes, règles qui fondent l’institution soient explicitement autos instituées et c’est mettre en place les dispositifs nécessaires à l’auto-institution permanente.
Castoriadis est conscient que l’autonomie comme la démocratie présente le risque de la liberté. C’est pourquoi une société autonome ne peut fonctionner qu’avec des individus autonomes.
L’individu autonome
L’autonomie sociale n’est possible que sur la base d’un individu autonome : « lucide sur son désir et la réalité, responsable de ses actes, c’est-à-dire se tenant pour comptable de ce qu’il fait »
C’est l’éducation et l’éducation dans le faire qui va hisser les hommes à hauteur de leur destin.
Rien n’est jamais acquis de toute façon et face au risque mortifère de l’institué, le travail d’auto-institution est un combat permanent: apprendre par l’épreuve voilà la seule éducation efficace
Du chaos pulsionnel à un ordre vivable ?
Cornelius Castoriadis montre que le psychisme primordial, celui qui est en nous avant toute influence sociale et qui continue de travail ensuite par dessous, le façonne même dans son être social. Il est le lieu d’un flux représentatif d’une créativité incroyable, comme nous pouvons le constater dans nos rêves, et qu’il a de la sorte, lui aussi, un caractère magmatique qui échappe à la logique identitaire.
En ce sens, i il va plus loin que Freud dans la compréhension de la psyché originaire: : en deçà même du “fantasme originaire”, il suppose un état initial d’indistinction complète entre le moi et le non-moi, d’unité pure et de quiétude dans cette unité, état dont nous gardons toute notre vie la nostalgie, et il explique ainsi l’obsession de l’Un et du Même, en philosophie comme partout ailleurs, ainsi que la rage unificatrice de la raison humaine, y compris dans les sciences: Freud évoquerait sans doute la pulsion de mort.
Il montre ensuite comment il se fait chez l’enfant, par étapes, la découverte de l’autre, puis celle de la vie en société. Par confrontation et appropriation, les valeurs sociales et les “besoins” qui leur sont liés sont repris, jusque dans l’épreuve du désir même, par le processus de la sublimation.
Il montre enfin que c’est la société qui, en nous apprenant son “legein” et son “teukhein”, nous apprend du même coup à percevoir, à partir de notre flux représentatif, une “réalité” extérieure faite de choses substantielles et distinctes, et à vivre ainsi, par delà le monde privé, qui ne disparaît pas pour autant, dans un monde commun qui, en fait, est propre à chaque société, comme on le voit à la diversité des visions du monde et des cultures.
L’aliénation institutionnelle et sociale
C’est ici que se situe le nœud de l’aliénation primordiale.
Alors dans un système humain, comment se construit et s’actualise le sens ? D’une manière générale, il peut se déterminer de deux manières :
- Il se fonde en dehors de lui-même, Dieu, le marché, les experts, l’histoire : il est alors hétéronome.
- Ou bien il se reconnaît comme auto-institution permanente, c’est à dire qui a à s’inventer chaque fois. Il est alors autonome
ainsi à tous les niveaux émergeant à partir de la complexité du vivant (voir Varela), les systèmes humains ont le choix de s’inventer consciemment (l’autonomie) ou de se soumettre à une loi supérieure, loi transcendante et par définition aliénante.(l’hétéronomie).
L’aliénation primordiale s’enracine dans le déni de l’auto-institution et, ce qui va avec, à savoir la délégation des règles, des normes, des lois à des tiers spécialisés (prêtres, experts , managers.).
Chaque société, en fonction de sa propre histoire, s’enracine dans son propre imaginaire institué : celui-ci à une dimension historiale, c’est-à-dire, qu’il dessine le paysage sur fond duquel la société tout entière produit ses significations.
Alors quelle toile de fond pour notre temps?:
Notre époque se caractérise par le règne de la Technique pour reprendre la dénomination Heideggérienne. Il faut entendre, ici, par technique, non pas la technologie, l’électricité, les hôpitaux… mais une manière de concevoir le monde comme stock de ressources inépuisable à disposition de la volonté de maîtrise des hommes.
- L’économie de marché comme référence absolue
- La rationalité, l’efficacité économique, la rentabilité comme seul objectif
- La domination culturelle totalitaire de la science et de la technique
- L’omniprésence de la gestion et la réification récupératrice de tout ce qui est proprement humain
- Le déploiement bureaucratique des processus et des procédures qui les accompagnent.
Tout cela dessine un système de valeur qui dévitalise l’imaginaire instituant au profit d’une vision définitivement technologique du monde.
- Précarisation structurelle
- Les tactiques d’influence et de pouvoir prennent le pas sur la vision
- Le calculable est l’unique critère de vérité
- Les technologies de l’information substituent à la pensée la pluralité des opinions : dans le monde des réseaux sociaux, tout se vaut
- L’empire du management et l’arsenal technocratique qui le soutient organise ce nivellement au des marchés.
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...et montre l’émergence d’un nouveau rapport à la vérité:
La vérité est un concept historial en rapport avec l’histoire de l’Être, ce resta dire, l’histoire de la métaphysique:
- La vérité est d’abord dévoilement chez les Grecs. La philosophie se vit alors sur le signe de l’étonnement
- Puis elle devient adéquation de l’idée à la chose
- Certitude avec Descartes avec la démarche du doute méthodologique.
- Calculabilité dans le monde contemporain (voir le paragraphe précède): la philosophie se fait logique
- Opportunité dans le paradigme trumpien, c’est le règne des faits alternatifs (la tragi-comédie des masques en France en est un exemple: c’est la mort de philosophie et le nihilisme négatif porté à son comble. Tout devient opinion et toutes les opinions se valent
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Les organisations sont, désormais, traversées par ces significations imaginaires qui dévitalisent le travail et l’aliènent, au nom d’un mythe, le marché, et son bras armé, la gestion.
En 1968, nous disions : « nous ne pouvons pas être heureux dans un monde malheureux ».
Comme l’avait déjà relevé Simone Weil,aucun travail ne peut faire sens dans un paradigme où la maîtrise échappe au travailleur. Les happyness managers et autres billevesées ne sont rien d’autre que les surseaux institutionnels d’un néo-libéralisme incapable de faire sa révolution.
Seule la voie de l’autonomie, qui n’est pas l’absence de règles, mais co-construction des règles, peut permettre de redonner vie à un travail saboté par le profit, les normes, les procédures.
Cela nécessite des dispositifs d’élaboration collectifs de co-pilotage, de régulation, d’amélioration permanente …rendant au travailleur et aux différentes strates organiques la maîtrise négociée des règles du jeu.
Bien sûr, cela questionne, fondamentalement et en profondeur, le coaching!
Bibliographie:
Castoriadis C, (1999) l’institution imaginaire de la société, Poche
Un ouvrage fondamental pour comprendre la question du collectif par le penseur (philosophe, économiste, psychanalyste) de la démocratie radicale
A ecouter avec attention, la remarquable interview de Cornelius Castoriadis par Chris Marker