Le coach, le corps, le geste

Egon schiele

Au commencement est le geste

J’ai plusieurs fois souligné l’importance du corps dans le coaching et, a fortiori, dans l’equicoaching. De fait, je persiste et signe : il n’y a rien d’autre que le corps et avec malice, je rajouterai, il n’y a rien d’autre que l’esprit.

« Tout ce qui est vrai est paradoxal ».

Sur le rôle du corps, le marché du « bien être » (comme dit Stanley Cavell, tout est déjà  là, dans les mots, rien de caché !), produit des contre sens dévastateurs. Ici, on parle de savoir être, grammaire du non verbal, là de la gestion des émotions sans vraiment rendre compte ni se rendre compte de quoi l’on parle. Le sens des mots n’est pas defini, ne se réfère à aucun objet… ..

Nul doute que Wittgenstein dirait que ces expressions sont des non sens.

Pour m’être moi-même construit (rassurez-vous, je suis toujours en chantier !), pendant 12 ans, à raison d’un week end par mois !, dans des groupes de thérapies analytiques et corporelles (TAC), j’ai pu expérimenter au plus près ce à quoi je vais tenter de donner un fondement anthropologique à partir du travail fondateur de Marcel Jousse.

C’est, donc, à partir de mon expérience des TAC, que je vais formuler trois hypothèses que j’étaierai à partir du travail de Marcel Jousse (Jousse, 2008) et, en arrière-plan de René Roussillon (Roussillon, 2006).

Allez, je balance. Il faut bien se mettre à l’eau !

  • Il existe un lieu (non spatial!) qui s’appelle l’inconscient
  • L’inconscient est la mémoire du corps, c’est-à-dire, la mémoire des gestes, des sensations, des rythmes. L’incorporation des schèmes d’apprentissages sensori-moteurs acquis à travers le « mimisme » (Marcel Jousse)
  • Le corps est l’histoire, sédimentée, de la relation de chaque homme avec son environnement (on reprendra ça avec l’image inconsciente du corps),

Je vais poser un certain nombre de principes  proposés par ce jésuite précurseur et professeur d’anthropologie, Marcel Jousse. Qu’elles semblent compatibles avec la théorie de l’enaction [i]développée en neuro sciences par Francisco Varela et Henri Maturana qui met aussi la boucle sensori motrice au cœur de l’appropriation de son milieu par l’homme, voilà qui demanderai à être développé.

Nous allons dérouler en quelques lignes, excusez du peu, en 8 principes exactement, l’histoire de l’univers ! Je ne les commenterai pas ici mais ils sont cohérents, en tout cas aujourd’hui, avec les lois de la physique 😊

  1. Principe 1 :

Tout est énergie. Voilà une affirmation difficile à réfuter aujourd’hui et qui se fonde sur les travaux les plus consensuels de physique et de cosmologie (énergie du vide quantique, big bang, équivalence matière énergie…).

Nous ne connaissons rien de l’énergie, elle constitue l’axiome fondamental de la physique. seules les variations sont accessibles à la mesure:

L’énergie est rythmique et évolue selon des phases : charge/décharge/relaxation.

  • Principe 2 :

La matière est un condensat d’énergie (équivalence matière/énergie)

  • Principe 3 :

Dans l’univers tout interagit avec tout.

  • Principe 4 :

L’Homme est un condensat de matière/énergie/conscience en interaction avec l’univers. De plus il est mémoire

  • Principe 5 :

La mémoire de l’homme est la mémoire de « l’incorporation » des cycles moteurs de ses interactions avec le monde : mouvement des yeux, des mains, du corps…et leurs modifications globales physico-chimiques qui entrainent une diffusion à l’ensemble du corps (affects).

  • Principe 6

L’apprentissage se fait par « mimisme » (diffèrent de mimétisme). Le jeune enfant imite ce qu’il perçoit de l’interaction avec les « choses » qui se dépose comme schèmes Sensori-Affectivo-Moteurs (SAM) impliquant tous les sens et tout le corps. Ce qu’il reproduit à l’intérieur de lui est le rythme de la chose perçue revue par les expériences déjà déposées

  • Principe 7 :

Le langage émerge aussi par mimisme et s’étaye sur les boucles Sensori-Affectivo-Motrice déjà mémorisées. Il est lui-même d’ordre sensori-moteur (mobilisation phono-bucco-laryngée). Une proposition verbale est donc un schème sensori-moteur spécifiquement dédié au langage, mais qui conserve toujours la trace de la boucle SAM sur laquelle il s’étaye et qu’il vient remplacer. Ainsi tout acte de parole fait résonner les schèmes sensori-moteurs dont il est la métonymie.

  • Principe 8 :

L’inconscient est le corps comme mémoire des boucles Sensori-Affectivo-Motrices.

  • Principe 9 :

La pensée est la conscience des boucles SAM

Voilà ébauché trop rapidement un corpus théorique qui :

  • Se place en dehors du dualisme habituel corps esprit (ici il y a équivalence)
  • Rend compte de l’énergie psychique qui devient l’énergie accumulée dans les boucles SAM
  • Donne un socle cohérent et même quasi naturel aux trois images du corps de Dolto ou aux deux images de Gisela Pankow
  • Permet de rendre compte à la fois de la lecture du non verbal dans sa relation avec le verbal, qui devient une évidence épistémologique, jusque dans ses variations les plus subtiles, mais aussi des phénomènes idiosyncrasiques observés dans les mobilisations corporelles.

Une prise de conscience fondée, y compris émotionnelle devient, donc, possible ainsi qu’une lecture par le coach qui peut adapter les propositions de travail.

Application à l’equicoaching (et à toute mediation corporelle)

J’ai déjà évoqué dans mon précèdent post, le dispositif  d’equicoaching comme espace transférentiel et espace potentiel, comme aire de jeu démilitarisée où des comportement nouveaux peuvent s’expérimenter sans danger  et trouver un sens (processus de symbolisation) qui permette leur intégration psychique

Ici, il s’agit d’éclairer la manière dont la mobilisation motrice active, dans ce contexte et dans ce dispositif-là évoquant cette situation [i]là, des systèmes de représentations. Le mot de représentation n’est pas adéquat. J’entends ici un complexus [ideo-sensori-moteur, affects, enoncé].émergeant.

La logique de fonctionnement est assez simple.

  1. Lorsque on demande à quelqu’un d’effectuer un exercice corporel, c’est déjà dans un contexte particulier (espace transférentiel), induit par le dispositif (espace potentiel), qui sélectionne en les activant des boucles Sensori Affectivo Motrice qui sont l’incorporation des couches successives (le palimpseste) des aventures relationnelles du sujet ; c’est-à-dire, l’activation des résonances intimes de sa propre histoire avec le contexte actuel et la situation évoquée. Les réactions motrices sont, donc, déjà modulées par l’activation/inhibition de  toutes les boucles associées.
  2. Lorsque on demande, en plus, à la personne de mettre des mots ou lorsque on lui en suggère une interprétation, en fonction de la plus ou moins grande pertinence de celle-ci , les signifiants vont activer les boucles sensori-motrices sur lesquels ils s’étayent, et ce, d’une manière d’autant plus intense qu’ils résonnent profondément avec son histoire.
  3. La réponse motrice à l’exercice est perturbée et cette perturbation idiosyncrasique vient signifier quelque chose à la personne et au coach qui peut choisir de la restituer.

Cette émergence signifiante va permettre à la personne d’expérimenter en toute connaissance de cause d’autres comportements et de leur donner du sens permettant ainsi une reprise adéquate du processus de pensée.

Le cœur du travail est, donc, de créer la prise de conscience des harmoniques de la situation problématique dans un espace où ils peuvent être entendus, perlaborés restitués dans une réponse motrice qui témoigne du changement.

La médiation qu’elle soit équine, corporelle, artistique permet à la fois un décentrement de la personne impliquant une modification de ses mécanismes de défense et une mobilisation motrice impliquant aussi l’inconscient.

Dans ma pratique, j’utilise différentes disciplines que j’ai eu l’occasion d’explorer.

  • Les arts martiaux (Aïkido, sabre)
  • Le clown (une mine)
  • la bio énergie
  • le mime
  • les arts plastiques

On l’aura compris l’enjeu est dépasser la rationalisation pour laisser emerger des situations inattendues et imprévisibles.

Ce que j’appelle apprendre, c’est apprendre ce qui ne s’apprend pas. Ce que j’appelle agir, c’est accomplir ce qu’on ne peut accomplir (volontairement), ce que j’appelle discerner, c’est discerner ce que l’on ne peut discerner (intentionnellement)… »

Tchouang Tseu (Billeter, 2002, p58)


[i] L’enaction (la cognition) « l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde » – l’enaction s’oppose à toute théorie de la représentation (d’un monde dejà donné). Pour une introduction sérieuse à l’enaction: suivre ce lien

[2] Recanati precise que tout énoncé ne peut être compris hors de son contexte et de la situation d’enonciation

Bibliographie

Jousse M (réed 2008) Anthropologie du geste, GallimardBibliographie
Abram J., (2001), Le langage de Winnicott, Paris, Popesco, 433p
Avron, O., (2012), La pensée scénique, ERES, 215p
Bayle G., (2015), Clivages : moi et défenses, PUF, 288p
Billeter JF, (2002), Leçons sur Tchouang Tseu, Allia, 148p
Bion W. R., (2002), Recherche sur les petits groupes, PUF, 160p
Bion W.-R., (2003), Aux sources de l’expérience, PUF, 144p
Dolto F., (1992), L’image inconsciente du corps, Seuil, 375p
Elbaz F., (1998), Une approche psychosomatique : la bio énergie, Ellebore, 285p
Jousse M., (2008), Anthropologie du geste, Gallimard, 1008p
Lemaire L., (2015), Hippocoaching, Le cheval coach quand le corps parle, EMS, 192p
Lowen A, (1977), Le langage du corps, Tchou, 333p
Maldiney H., (2001), Existence, crise et création, Encre Marine, 264p
Roussillon, R. (2012) « Agonie, clivage et symbolisation », PUF, 245p
Roussillon, R (2013), « Symbolisation primaire et secondaire », in « Revue de Psychanalyse de la Asociación Psicoanalítica de Madrid (tiré à part)
Roussillon René (2006) « Pour introduire la question du langage du corps et de l’acte », in Le Carnet PSY 7/2006 (n° 111) , p. 36-40

Varela F et al.(réed2017), l’inscription corporelle de l’esprit, Points

Varela F (nouv ed 1996) invitation aux sciences cognitives, Seuil

2 réflexions sur “Le coach, le corps, le geste

  1. Ping : Coaching et intuition: la rencontre dans l’accompagnement – La mouche du coach

  2. Ping : Le coaching: destruction de l’humain? Panser ou re penser le coaching. – La mouche du coach

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.