Questionner les pratiques d'accompagnement dans toutes leurs dimensions: anthropologiques, philosophiques, épistémologiques, idéologiques…et humoristiques
Misère de la psychiatrie, psychiatrie de la misère
— et la psychiatrie est le symptôme du naufrage dans l’im-monde.
Cette formule résonne avec une acuité particulière à la lecture de l’Avis 147 du CCNE, janvier 2025 : Enjeux éthiques relatifs à la crise de la psychiatrie — une alerte.
Pendant que le petit monde politico-médiatique s’agite dans le marigot des alloncleries, le Comité national d’éthique publie une alerte autrement importante.
Les chiffres sont indécents : un Français sur cinq concerné par un trouble psychiatrique. Vingt-quatre suicides par jour. Des délais de 12 à 18 mois. Soixante pour cent des lits fermés depuis les années 1970 sans que l’ambulatoire ait pris le relais. Le nombre de pédopsychiatres divisé par deux en dix ans. Un budget psychiatrie à +0,8 % pendant que les dépenses de santé progressent de +4 % par an. Des soignants qui décrivent leurs établissements comme « exsangues » et « au bord de la rupture ».
Et malgré vingt ans de rapports convergents — tous ignorés — un déni persistant qui est lui-même, selon le CCNE, une forme de violence institutionnelle.
L’im-monde, chez Maldiney, désigne ce qui ne trouve pas de sol pour advenir comme monde. La psychiatrie française vit dans cet im-monde : crise réelle, documentée, criante — qui ne parvient pas à s’inscrire dans l’agenda politique avec la force qu’elle exige. Mineurs hospitalisés en services adultes. Contention devenue routine faute de bras. Urgences comme seul point d’entrée par défaut.
Le CCNE rompt avec la posture consultative : le temps du diagnostic est révolu. Il appelle à un Plan Psychiatrie concret — accès digne aux soins, lutte contre la stigmatisation, recherche renforcée. Et il dit ce que les approches gestionnaires ne savent pas dire : il faut redonner à la clinique psychiatrique sa place comme rencontre intersubjective, accueil de l’altérité et de la souffrance — et non leur rejet organisé.
C’est ce que défendaient Bonnafé, Tosquelles, Oury. La souffrance psychique n’est pas un dysfonctionnement à corriger — c’est une modalité du rapport au monde qui appelle une présence, une véritable rencontre.
La santé mentale, Grande cause nationale 2025 ? Soit. Mais sans plan financé, cette désignation risque d’être un im-monde de plus.
Redonner à la psychiatrie son humanité, c’est refuser que l’im-monde soit notre horizon. C’est réintroduire l’homme — avec sa souffrance, son opacité, son étrangeté à lui-même — dans un monde qui n’a plus de prix que pour ce qui se vend.