Une Parole s’est tue, une Pensée s’est éteinte

« Au large de tout ici,
Sans ailleurs,
La rencontre est suspendue hors de soi,
Au péril de l’espace,
Dans l’ouvert. »

H.Maldiney

 

Henri Maldiney s’est éteint dans la cent deuxième année d’une vie discrète et pourtant si exigeante. Une Pensée s’est éteinte:  celle du marcheur infatigable, montagnard  aguerri qui aime le grand air, au  risque du vertige et se risque, de son pas mesuré, sur des chemins inconnus.

Dans le sillage de Martin Heidegger, il n’aura cessé de questionner, à la fois dans ses grandeurs, mais aussi dans ses failles, les fondements sans fond de notre humanité.

Philosophe de l’Événement et de la Rencontre,  il rend à l’homme sa dignité d’être convoqué, à tout instant,  à s’arracher au confort de sa quotidienneté  pour ouvrir un nouveau monde. Rester ouvert jusque dans l’accueil de l’impossible et de  l’imprévisible voilà ce qui fonde l’humanité de l’homme : « l ‘amor fati » et sa capacité à donner du sens à l’insigne, aux événements improbables pour ouvrir chaque fois, sans trébucher, un monde nouveau.

« ….L’homme est configurateur de Monde »  écrivait Heidegger.

Maldiney est un penseur précieux, que dis-je, indispensable pour les coachs trop souvent formés, déformés , à l’eau tiède des modèles dérisoires (et pourtant cautionnés par toutes les associations professionnelles!)  qui sont censés fonder leur pratique.

Parce qu’il a accepté le risque de la Rencontre, de l’œuvre d’art d’abord, « l’éclair de l’Être », pure et irréductible ouverture au vertige de l’être, et de la folie ensuite comme défaillance en propre de l’humanité de l’homme, il ouvre à toute relation d’aide un espace inédit. Ses dialogues qui n’ont jamais cessé avec les artistes, Cézanne, Ponge, Tal Coat, Dubouchet,  et avec les psychiatres, Jean Oury, Jacques Schotte, Binswanger pour ne citer qu’eux, ont enrichi cette psychiatrie en voie de disparition, celle qui faisait dire à Lucien Bonnafé « On mesure la maturité d’une société à sa capacité à accepter  ses marginaux ».

 

Les Six Kakis de

J’ai eu la chance d’entendre Maldiney lors de l’hommage qui lui a été rendu pour ses 95 ans à l’abbaye de Royaumont, dialoguer avec François Cheng sur le tableau les « six kakis » du peintre chinois du XIIIe siècle Mu Chi.  J’ai eu la révélation charnelle de ce qu’il nomme le rythme, cette propriété fondatrice de l’Œuvre, comme tension dans l’architecture d’un tableau et qui produit cette forme, cet ébranlement qui est révélation de l’Être et bien autre chose que le masque   de la figure, définitivement pris dans le filet mortifère, spéculaire, de la représentation.

Cela a transformé ma manière de coacher  et m’a permis  de donner  un nom à ce que je ressentais suite à ma longue fréquentation des thérapies analytiques et corporelles ,  que le coaching est, avant tout,  Rencontre, création d’un espace-temps singulier, une mise en  Rythme  dans une tension qui permet au coaché de toucher, s’il le souhaite,  parce que s’arracher à son monde de certitude peut être perturbant, ce qu’il y  a d’essentiel pour lui. On conçoit, que  les grilles de lecture , les masques des modèles, les représentations, soient, comme la figure d’un tableau,  des entraves définitives à la relation et à une possibilité que surgisse, toujours dans l’inattendu, quelque chose de neuf, de radicalement neuf,  pour lui.

Je ne peux que terminer cet hommage par quelques citations de Maldiney particulièrement pertinentes pour questionner les errements du coaching.

Écoutons résonner cette Parole, elle parle au-delà des mots, des bavardages, des représentations; elle s’adresse à ce qu’il y a de plus fragile mais de plus précieux en nous, cette flamme vacillante qui fait de chacun de nous un Homme :

 

«  La spatialité et la temporalité de la présence ne sont pas de l’ordre  de la représentation ; et, le rapport de communication n’a rien à voir avec les techniques de communication dont se prévaut notre époque, et qui sont utilisées comme des prothèses là où précisément la communication est en échec. Ce qui risque d’ailleurs de rendre permanent l’échec »

 

« L’événement par excellence est la rencontre. Il n’y a de rencontre que de l’altérité. L’altérité est imprévisible. L’événement n’est pas dans le monde. Il ouvre le monde »

« …si, selon le mot d’Eschyle “pathei mathos”, l’homme est un être que l’épreuve enseigne, il faut qu’il soit capable d’accueillir cet enseignement et que ce là, où il est éprouvé, il l’existe. Même passif, il ne peut y être présent qu’en se tenant, dans sa passivité même, à l’avant de lui-même. Il n’y a d’épreuve signifiante que pour une liberté. »

 

« C’est dans le vide, dans la faille du Rien, que chacun court le risque de soi-même, s’advenir ou s’anéantir. Mais là où tout est joué, où plus rien n’est à être, du vide ne peut sortir que le même avec sa menace sans hasard, le même d’une présence sans dépassement, prise dans l’étreinte d’elle-même. Aussi s’agit-il avant tout de la colmater… »

 

« Ne parlons plus de demande mais d’appel. La demande s’adresse à un répondant constitué. Mais l’appel éclate dans un espace qu’il ouvre en abîme et que ce serait refermer que d’y loger une réponse qui n’aurait pas été, elle-même, mise en question dans son propre vide »

Lucien Lemaire

Pour en savoir plus: Association des Amis d’Henri Maldiney

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