Hommage à un homme

Dans ce texte, il va être question de loyauté, de fidélité. Loyauté à une transmission, fidélité à un engagement. Si je republie ce texte, c’est que je pense que la situation se dégrade encore. Dans le monde du spectacle, tout est mis dans une égale lumière mais plus rien n’est réellement mis en jeu. Le paraître est devenu plus important que l’Etre. Tout se vaut dans ce monde que Castoriadis et Edgar Morin ont dénoncé dans la montée de l’insignifiance.

Alors oui, Chiba Sensei, nous a enseigné, dans la douleur parfois, la fatigue toujours, la peur souvent ce qu’être debout veut dire. Et pourtant, être debout n’est ce pas la condition de toute rencontre? Comment peut on prétendre rentrer en relation avec quelqu’un si, pour tout centre de gravité, on ne peut s’étayer que sur des modèles dérisoires, des processus désincarnés, des outils sans légendes nous murmure René Char. des pyramides, des tranches, des niveaux…Toutes ces armures qui ne sauraient cacher que le roi est nu.

Car la seule manière d’apprendre et de comprendre est celle de l’épreuve dans sa dérangeante vérité…

C’est ce que nous a enseigné Chiba Sensei et c’est pourquoi je tiens à lui rendre ici un vibrant hommage. Ce fut un Maître hors norme au sens stricte de ce qui ne se laisse pas enfermer. Sans doute avec Tada Sensei était-il l’un des derniers survivants de ces aikidoka de conviction pour qui la réalité martiale, inséparable de l’aventure spirituelle, n’était pas un élément de langage mais une réalité de tous les instants.

La première fois que j’ai vu Chiba Sensei, ce fut dans les années 70 au stage de Villefranche de Rouergue.

Ce n’était pas la première fois que je participais à ce stage qui se déroulait sur une semaine à raison de 4 heures par jour dans un hangar de tôle surchauffé par le soleil du Rouergue.

Les années précédentes il était animé par Maitre Tamura et Maitre Noro. Si le travail était intense, l’atmosphère était bon enfant. En ce temps-là, Tamura Sensei s’attachait à parler un français encore très approximatif avec un accent de Marseille qui sentait bon le pastis !

Maitre Chiba avait remplacé Noro Sensei cette année-là.

Je me souviens:  je suis arrivé en retard le premier jour, je n’ai pu monter sur le tapis. Je suis rentré discrètement  dans le Dojo au milieu du cours de Chiba Sensei et me suis installé sur les gradins.

Je me souviens: J’ai été immédiatement frappé par l’intensité presque dramatique du silence qui  régnait : une forme de sérieux comme si tout à coup un enjeu vital se dévoilait ici et maintenant.

Je me souviens: c’était le regretté Michel Drapeau, le meilleur élève de Noro Sensei,  habitué du Dojo de Chiba, engagé corps et âmes dans l’aïkido, qui attaquait.

Je me souviens: Michel reçu à chaque tentative d’attaque une sévère correction tant que l’attaque ne fut pas parfaite…Dure leçon, mais quelle leçon! D’ailleurs, je n’ai jamais entendu Michel Drapeau, qui fréquentait assidument le dojo de Chiba Sensei à Londres, se plaindre.

Non que Chiba Sensei soit violent mais il avait de l’Aïkido une conception exigeante, celle transmise par le Fondateur, et prenait son partenaire au mot. Michel avait du répondant, il avait une demande…il était à la hauteur de sa demande. La vérité de la situation passe d’abord par le corps!

Chiba Sensei, contrairement à d’autres experts, montait toujours sur le tapis quand un autre  enseignait.

Je me souviens: j’ai travaillé avec lui, au stage de La Colle Sur Loup, non sans crainte (il m’avait choisi). J’ai le souvenir d’un partenaire attentif à mes difficultés de débutant. Il me reste un plaisir émerveillé d’avoir gouté, ce jour-là, quelque chose de l’aïkido.

Chiba Sensei donnait beaucoup à ceux qui ne bluffaient pas. Il donnait beaucoup à ceux qui bluffaient, certes d’une manière inconfortable pour leur ego  : une chance pour eux de comprendre.

Tout est dit d’une générosité sans concession et de cette forme de respect du partenaire qui consiste à le questionner là où il est et, parfois, là où il prétend être. On ne pratique pas l’Aïkido pour la carte de visite ! On ne s’invente une spiritualité de discours à visée narcissique ou marchande  (le matérialisme spirituel dénoncé par Chogyam Trungpa)!

J’ai mis du temps à comprendre cette leçon anti bluff : prendre au mot et questionner la réalité du discours. Voilà la base de tout développement personnel.

Je l’ai revu longuement lors de ce stage exceptionnel à Decenzano del garda où Tada Sensei avait tenu à réunir tous les experts japonais d’Europe. Si tous étaient logés dans un hôtel de luxe, Chiba Sensei campait lui avec ses élèves au bord du lac.

Chaque matin il proposait de 6 à 7 une séance de Zazen avant de commencer le stage. Chaque matin il s’imposait une séance de yoga.

Bien sûr, là encore j’ai vu la martialité incarnée, non pas la martialité brutale et aveugle mais celle du détachement, de la vigilance, de la disponibilité.  Être là, le là de la situation, toujours présent. Alors, bien sur, chaque mouvement devient  l’exact mise en abime des prétentions de chacun : tu es ce que tu fais, ce que tu montres, pas ce que tu prétends être !

Lorsqu’il passait à côté de moi, j’avais l’impression de sentir un porte avion à pleine vitesse tant son niveau d’énergie était perceptible. Il fallait le voir travailler ses frappes à deux boken, où pulvériser un bâton tenu d’une seul bout par un partenaire. Essayez, vous verrez!

En repensant à Chiba Sensei, il me vient cinq mots : exigence, cohérence, générosité, engagement, honnêteté.

Lui-même n’a jamais cédé ni devant les gangs de San Diego, ni devant la maladie, son AVC, d’abord, puis son cancer.

Il était le dernier des Mohicans (Tada Sensei s’est retiré dans un tout petit dojo au fin fond de Tokyo). La guerre des ego, l’inflation des grades, les narcissismes exacerbés, les luttes fédérales ont nivelé par le bas l’Aïkido pour en faire cet ersatz stéréotypé qui déclenche les moqueries ou l’indifférence. Nul n’aurait songé à moquer Chiba Sensei, non plus que Tadashi Abe ou le Noro d’avant le Kimonichi….

Dans ces temps où les réseaux sociaux nivellent tout, où tout se vaut (c’est la définition du nihilisme), où la mise en image prend pas le pas sur l’exigence existentielle, où la soi-disant bienveillance consiste en ce pacte inconscient d’évitement réciproque (tu me tiens, je te tiens par la barbichette !!), Chiba Sensei était cet éveilleur (et ce veilleur) incomparable.

Plus que tout autre, peut-être, il aura été fidèle à ce qu’il a reçu de O Sensei. Non pas d’une fidélité morte, mais d’une fidélité, vivante, créatrice : intransigeant sur le fond (l’honnêteté, l’engagement, la vigilance, la remise en question, le travail, encore le travail…) mais créant ses propres formes, progressant encore et encore dans sa propre technique. Pas de bavardage, pas de semblant ou de faux semblant, le tatami devient alors ce lieu d’expérience et de développement personnel unique.

Au fond, Chiba Sensei était un Homme.

Lucien Lemaire

 Je rajoute ce document sonore émouvant qui dégage une douce sérénité.

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