Coaching et intuition: la rencontre dans l’accompagnement

Polyphonies-Fabienne Verdier

Finalement, c’est par hasard, un article sur l’intuition sur linkdin, que me fait me rendre compte que ce texte que j’ai écrit en 2012, a étrangement disparu de mon blog. Voilà l’affaire réparée. J’aurais à le reprendre au vu de mes dernières réflexions à partir de Cornelius Castoriadis, l’imaginaire radicale, et Francisco Varela, l’enaction….un peu plus tard 🙂 )

Le monde du coaching et du conseil n’en finit pas d’investir de nouvelles niches marketing. L’intuition est l’une de celles-ci et l’on voit fleurir les séminaires les plus extravagants. Chacun y va de son outil, sa baguette magique, convoque les perceptions extra sensorielles  ou, plus tendance, la mécanique quantique, la batterie est impressionnante.

Aussi est-il nécessaire de cerner le problème en proposant une première approche de l’intuition. Il sera alors temps de comprendre quel travail il convient de faire pour développer sérieusement cette qualité certes fondamentale dans la relation d’aide mais avant tout fondatrice..

Dans ce texte je l’aborderai par trois points de vue :

  • Les genres de connaissance de Spinoza
  • L’approche de l’expertise par la psychologie cognitive et les échos de la sociologie de Bourdieu
  • L’apport de la pensée japonaise dans la phénoménologie de la rencontre
  • Le statut du silence intérieur comme condition de toute rencontre, que ce soit dans la relation d’aide, dans la psychanalyse et les disciplines orientales comme le yoga ou les arts martiaux.

Les genres de connaissance chez Spinoza

Je crois que c’est Bergson qui disait, «  on a toujours deux philosophies, celle de Spinoza et la sienne » On ne rappellera jamais assez la modernité de Spinoza (au moment même la mode spinoziste disqualifie le coté révolutionnaire de son message pour en faire un tissu de recettes à l’eau de rose).

Pour une présentation très concise des principes, on se reportera à mon texte sur ce même blog : « Le  corps dans le coaching à médiation corporelle ». (pour une nouvelle approche du corps voir mon article « le coach, le corps et le geste »)

Pour ce qui nous intéresse, nous introduirons les trois genres de connaissances tels qu’ils apparaissent dans « L’Éthique ».

  • Le premier genre de connaissance : L’opinion
Baruch Spinoza

C’est une connaissance par ouï-dire qui ressort de  l’opinion, de la doxa et qui n’est pas directement vécue. C’est, aujourd’hui, la connaissance diffusée par les médias, les discours politiques, hélas, massivement les réseaux sociaux,  les bistrots et autres fêtes entre amis ! C’est une connaissance fausse, car sans fondement, sans méthode et qui n’est pas issue de l’expérience.

  • Le deuxième genre de connaissance : la connaissance rationnelle et discursive

Elle consiste en la mise en ordre de l’expérience (le vécu) par la raison. Elle est rationnelle, causale et discursive. Elle est, dit Spinoza, connaissance des rapports.  Elle s’appuie sur la structure universelle et partagée de l’esprit humain. Contrairement à l’opinion, comme elle est fondée en droit, elle permet le dialogue, la coopération.

  • Le troisième genre enfin : une connaissance de type intuitif (mais pas magique)

Accéder à ce genre de connaissance exige de  développer (ce n’est pas inné, on ne le trouve pas dans le tarot ou les boules de cristal !) une connaissance supérieure, de type intuitif, capable de sentir, d’appréhender,  l’unité de toute chose : elle fait le lien entre les réalités partielles et la totalité qui l’englobe, entre les existences singulières et leur support infinis (rappelez-vous, l’infinité d’attributs infinis).

Cette  compréhension est immédiate et, comme elle relie,  elle apporte plénitude et  sérénité.

Si Spinoza prend la peine de les distinguer, c’est qu’il y voit une hiérarchie dans la clairvoyance, mais aussi une progression. Et la connaissance du troisième type se fonde sur la pratique assidue de la connaissance du second type.

En tout cas, et c’est le génie précurseur de Spinoza, les études de psychologie cognitives sur l’expertise convergent avec vers les mêmes hypothèses (cf. paragraphe suivant)

Dans son cours sur Spinoza, Deleuze fait un lien entre les genres de connaissances et les trois dimensions de l’individualité. Il fait, ainsi,  des genres de connaissances,  des modes spécifiques d’existence de plus en plus subtils (cf. dernier paragraphe).

Le sens pratique:

Pierre Bourdieu

Plus près de nous, Pierre Bourdieu introduit la notion de «  sens pratique », celui du geste juste du champion de tennis,  qui n’est autre que le rapport corporel au monde d’un agent engagé dans sa pratique ; c’est-à-dire le résultat de  l’intériorisation, dans des procédures inconscientes, d’un entrainement poussé à l’extrême. Et ce qui apparaît comme naturel n’est que le résultat d’un apprentissage poussé à ses limites. En aucun cas une capacité innée, séparée de la pratique et des boucles de rétro action de l’action sur le monde.

Le point de vue de la psychologie cognitive : les travaux sur l’expertise

Je veux juste relater, ici, une expérience spectaculaire qui, je pense, parle d’elle-même :

Il s’agit d’étudier comment les radiologues élaborent leur diagnostic en examinant un cliché radiographique. Pour ce faire, les psychologues ont  construit un dispositif expérimental permettant de suivre la trajectoire du regard lorsque le médecin l’examine.

L’expérience a été menée avec deux groupes de praticiens. Le premier groupe était constitué de jeunes radiologues venant d’être reçu à leur CES, le second, par des praticiens très expérimentés.

Le résultat est étonnant :

  • Dans le premier groupe, les jeunes praticiens, l’examen du cliché est continu,  très structuré, pratiquement selon les chapitres du manuel, et …souvent le regard ne s’arrête pas là où il y a le problème. Ils font un mauvais diagnostic.
  • Dans le second groupe, l’examen du cliché semble aléatoire. Le regard passe d’un endroit à un autre sans logique apparente…et finit par s’arrêter là où se trouve le problème ! Mieux, quand on leur demande le diagnostic, ils disent, c’est cela, j’en suis sûr et quand on leur demande comment, le savez-vous ? Ils répondent « je n’en sais rien » !!!

Autrement dit, l’expert est celui qui a développé inconsciemment des procédures d’appréhensions rapides et globales qui lui permettent d’obtenir le résultat avec une certitude qui ne souffre aucun doute.

Si je reprends la définition du Petit Robert : «  Intuition : Forme de connaissance, directe et immédiate, qui ne recourt pas au raisonnement », il ne fait aucun doute que l’expert utilise son intuition.

Ainsi, ce type d’intuition est le résultat de l’expertise. Laquelle expertise ne nait pas spontanément d’une quelconque compétence de l’esprit, mais  s’appuie sur des connaissances mobilisées pendant des années dans l’exercice quotidien de son domaine. Pour l’acquérir, il  faut d’abord connaitre et savoir mobiliser parfaitement les chapitres du manuel et les mettre à l’épreuve pour que des formes et des procédures globales inconscientes puissent se développer: on ne lit pas les résultats dans le tarot !

La rencontre au delà du concept : apport de la philosophie japonaise

Pour qu’il y ait intuition, il faut qu’il y ait partage, mise en commun . Autrement dit qu’il existe un lieu qui rende ce partage possible : le lieu de la rencontre.

« Accueillir l’événement (…de la Rencontre) : c’est s’advenir autre »

H.Maldniney

Ainsi, dans ce sens nouveau, l’intuition n’est autre ici que l’actualisation de la Rencontre. Bon, il nous reste à élucider ce qui fonde en droit la possibilité d’une telle rencontre. La philosophie de Nishida nous offre ce paradigme justement parce qu’elle sort de la philosophie monadique du sujet.

 La logique des « lieux » et l’altérité: le retournement opéré par la philosophie japonaise.

« Le fruit est aveugle, c’est l’arbre qui voit ». René Char

La pensée japonaise, tout en ménageant sa place au mystère, offre une topologie de l’Etre et une logique du sujet, capables de rendre compte de ce phénomène-là : la possibilité d’une ouverture inconditionnelle à la rencontre dans un espace irréductible à toute conceptualisation..

Et là, je voudrais évoquer brièvement deux immenses penseurs japonais. Le premier est philosophe : Nishida Kitaro (1870, 1945) qui est considéré comme le premier philosophe japonais au sens occidental. Le second est Kimura Bin (1931- ) psychiatre, longtemps médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Kyoto et qui, dans le sillage de Nishida, introduit à une psychopathologie phénoménologique intégrant la culture Zen.

Kitaro Nishida

Nishida construit sa pensée dans une confrontation permanente de son expérience très profonde de la méditation Zen et de sa fréquentation des philosophes occidentaux, Aristote, Leibniz, Kant, Hegel et Husserl en particulier.

Il va mener une discussion rigoureuse avec la logique aristotélicienne du prédicat en en questionnant ce « je », ce sujet, sa place et ses apories. Sa pensée a été largement remaniée tout au long de sa longue vie intellectuelle, mais elle s’appuie sur la mise en évidence d’un fond commun à toute l’humanité, fond qui échappe à toute substantialisation, fond où s’exerce l’intuition agissante, l’expérience pure, la non-dualité.

L’individu se construit, je devrais dire s’auto-construit, à partir lieu de la vie universelle, au prix de la perte de cette spontanéité originaire, à travers une série d’épreuves paradoxales (individualisation/universalisation).

Cette dimension de la vie universelle, Nishida l’appellera Basho (lieu) du néant absolu. Le néant étant à prendre ici comme le non-étant, le non-matériel, le non-substantiel, le mystère pur…ou la vie.

une tentative de visualiser les niveaux de l’Etre (à ne pas prendre au sens spatial)

Je vais m’appuyer sur le schéma ci-dessus qui a ses limites pour évoquer quelque chose de cette logique du lieu qui n’est pas une topologie spatiale, mais plutôt une topologie de l’Être avec un E majuscule.!

Elle se présente comme une logique qui, par emboîtement successif, étaye toute possibilité de la relation et de son déploiement mondain: c’est parce qu’il y a un entre qu’il y a à la fois relation et à la fois les termes de la relation.

Tout cela prend sens sur fond d’un “Basho” absolu, lieu originaire à la fois ontologique et logique, fondement non fondé:

“Le néant absolu, c’est ce fond obscur qui constitue la condition de possibilité même du surgissement du monde de l’expérience. Cet au-delà n’est donc pas par lui-même connaissable. Mais alors même que nous comprenons notre incapacité à le connaître, et que nous découvrons ainsi la limite ultime de notre savoir, s’ouvre devant nous la seule voie d’accès possible vers cet inconnaissable, vers le néant absolu. En effet, en prenant conscience de la limite de notre connaissance, nous découvrons du même coup qu’il y a un « derrière » qui sous-tend notre horizon de connaissance – car il n’y a pas de limite sans un au-delà [24]. L’éveil à soi dont il a déjà été question correspond à la reconnaissance par le soi de cet au-delà illimité dont il n’est qu’une particularisation ou une autodétermination et à partir duquel il surgit au même titre que toute autre entité mondaine. Le schéma ontologique qui sous-tend cette idée est celui d’une automanifestation progressive du néant absolu par laquelle « c’est le lieu qui se connaît, s’aperçoit lui-même au fil d’une clarification du jeu de miroir entre tous les éléments ou moments qui sont en relation et qui “se voient” dans le reflet qu’ils se renvoient l’un à l’autre. Basho s’éveille à soi, il connaît l’éveil à soi (jikaku) et s’y voit » ]. Le néant absolu se définit donc comme la plénitude indifférenciée et structurellement informe qui demande à se spécifier au travers de la constitution d’un « monde » d’entités différenciées, « monde » au sein duquel le soi peut surgir comme existence propre, accéder à la conscience en faisant face aux choses et à la conscience de soi en se faisant face à lui-même, et enfin s’accomplir dans l’éveil à soi en assumant sa position ultime dans le basho du néant absolu” (ISAAC, 2003).

Ce mouvement spontané de l’auto manifestation se paye d’un processus de méconnaissance qui n’est pas sans rappeler au niveau “ontique”, celui de l’actualisation dans un étant singulier, la double “fente” Lacanienne introduite par le langage (”à toute la dire, la vérité, on ne peut pas”) et par l’Autre de l’inconscient.

Cela démasque une double méprise : celle de l’illusion mortifère d’un sujet clos sur lui même, la fameuse identité, et de l’isolement du monde avec lequel il entretient un rapport univoque et aliénant de maîtrise.

Pris dans l’imaginaire de son unité close, l’être humain se perd dans l’illusion d’un sujet tout puissant coupé de la réalité exubérante de l’unité primordiale du Monde. Il nous faudrait, ici, explorer les racines bouddhistes de la pensée de Nishida (STEVENS, 2005)

Ce que vient nous rappeler Nishida, c’est que l’homme se construit comme auto manifestation du lieu originaire, celui du néant absolu, dans un rapport paradoxal au monde et à l’autre puisqu’il se construit à la fois “contre” et “avec” dans un processus de réciprocité symétrique et une boucle d’allure auto référentielle.

L’éveil à soi comme condition de la rencontre

Nishida appellera ce processus « éveil à soi » :qui est la dynamique de compréhension, au sens étymologique de prendre en soi, de la non-dualité de la vie originaire, à travers la nécessaire individuation de la vie mondaine.

Lorsque Rimbaud écrit « Je est un Autre », il touche par son génie au cœur de l’être, car ce « je », sujet de l’énoncé, n’est rien d’autre qu’une forme grammaticale qui ne prend son sens que d’une double méprise: celle d’un autre « je », sujet de son propre énonce, celle d’un d’un autre sujet, existentiel celui là, celui de l’énonciation.

Alors oui, « Je est un Autre », d’abord moi sujet barré de l’énonciation, à qui la vérité échappe dans le procès même de mise en mot, mais aussi ce je en face d’un autre je qui le défie dans son apparente radicale altérité.

Cependant, ce sujet de l’énonciation n’a pas surgi de nulle part, comme nous venons de le voir, il est le produit d’un paradoxe, celui de l’auto affirmation de la spontanéité de la vie à travers le processus d’individuation, mais aussi de la confrontation à l’altérité à ce « Je autre » qui me contraint dans une tension irréductible entre l’universel et le particulier (pas de fuite dialectique dans la synthèse chez Nishida).

À travers ce procès d’individuation, l’homme a perdu cette spontanéité primordiale, cette “expérience pure” du monde non médiatisée en lui substituant la représentation (”cette mort de la chose”) et le concept, qui fait retour dans l’expérience du Zen et des arts martiaux…

Il est possible, comme je viens de le montrer dans l’exemple de l’art martial, de retrouver ce lieu originaire de la vie dont parle Nishida, au-delà de la dualité, ce lieu de l’intuition agissante, celui de la perception de l’unité essentielle de toute chose (peut-être pourrait-on faire un lien, même si tout syncrétisme est toujours délicat, avec le troisième niveau de connaissance chez Spinoza). Le danger serait de s’y abîmer au risque de la psychose.

 L’homme reste essentiellement tension, tension paradoxale entre l’universel et le singulier qui le fonde comme existant, c’est-à-dire à la fois comme projet et comme ouverture absolue.

Nishida appelle « éveil à soi » la connaissance immédiate (c’est à dire non médiatisée) de cette tension : comprendre au sens étymologique la non-dualité de la vie originaire à travers la nécessaire individuation de la vie mondaine.

Cette dimension de la vie universelle d’où jaillit toute chose, Nishida l’appellera Basho (lieu) du néant absolu. Le néant étant à prendre ici comme le non étant, le non-matériel, le non substantiel, le mystère pur.

L’Éveil à soi est un processus qui nécessite un travail de clarification long, rigoureux, sans illusion, inconfortable…c’est l’enjeu , entre autres, de la voie si abrupte du Zen.

L’apport de Kimura Bin

Le professeur Kimuira Bin

Un bref retour sur l’Aïkido suffit à faire comprendre l’immédiateté de la compréhension de la situation face à des adversaires décidés.

Le Maître est, au-delà de la pensée, dans la présence à la situation, sans anticipation, sans peur, sans haine et sans violence. C’est la situation elle-même qui crée le mouvement, cet “entre” justement dans lequel O Sensei se vivait en unité avec le grand univers.

Kimura Bin reprend à son compte, dans le champ de la psychiatrie phénoménologique, la pensée de Nishida.[4]

Il interroge l’Être du psychiatre et invite à ne pas le réifier sous la forme d’une quelconque position doctrinale. La « maladie » (les guillemets sont importants!) psychiatrique est une des modalités de l’Être de l’homme. En ce sens elle touche le thérapeute dans son être même. C’est à partir de cette rencontre (Ecoute !) profonde que Kimura comprend le processus thérapeutique.

 C’est parce que les modalités d’existence défaillante du Schizophrène le mobilisent, lui thérapeute, au plus profond de son être que, en surmontant le malaise auquel le confronte la résonance de son être propre et de la faille existentielle du malade, il peut induire un effet de reconstruction chez ce dernier…dans une mobilisation concomitante de son être en propre à lui qui le confronte chaque fois à son humanité.

Le thérapeute, à partir de maintenant on lira le coach, Rencontre la personne à ce niveau a-conceptuel qui va mobiliser chacun dans son Être même et c’est cette rencontre, à ce niveau-là, qui est profondément réparatrice, car elle ouvre chacun à la richesse de l’expérience immédiate de la profondeur de l’être.

Alors comment? ou le silence : fondement de toute possibilité de rencontre 

Nous avons vu jusqu’ici, dans un premier temps, les conditions d’un passage d’une approche rationnelle à une approche globale, immédiate, intuitive par un apprentissage et une mise à l’épreuve systématique pour arriver au niveau de l’expertise nécessaire.

Dans un second temps, nous avons suivi Nishida jusqu’au mystère de la source originaire (la Vie) où s’origine la rencontre.

Il nous faut maintenant essayer de comprendre quels sont les moyens nous pouvons nous donner pour rejoindre l’espace singulier de cette rencontre.

J’espère que le lecteur, qui est arrivé jusqu’ici, aura compris l’insignifiance des outillages et des processus: l’essentiel est existentiel!!!!

Henri Maldiney

« La spatialité et la temporalité de la présence ne sont pas de l’ordre  de la représentation ; et, le rapport de communication n’a rien à voir avec les techniques de communication dont se prévaut notre époque, et qui sont utilisées comme des prothèses là où précisément la communication est en échec. Ce qui risque d’ailleurs de rendre permanent l’échec » (H.Maldiney)

 

Différentes études ont mis en évidence que l’efficacité d’une relation thérapeutique ne dépend pas de son paradigme théorique mais de ses qualités relationnelles, autrement dit, sur ses qualités de Présence, ses qualités d’Etre.

Mais sur quoi se fonde cette qualité de Présence du coach ?

Avant de répondre à la question, on peut remarquer que, en première analyse, elle se traduit par la capacité du coach  à accueillir la personne dans une disponibilité totale et dans un espace de confiance qui puisse faire étayage. Cette capacité on peut l’appeler la Présence   et  l’une des dimensions de la présence, cette disponibilité absolue du coach,  se fonde sur son silence intérieur qui laisse place à l’Autre.

Il y a deux niveaux de silence : le silence entre le coach et son client, qui est une forme de communication et le silence intérieur du thérapeute qui est une ouverture inconditionnelle.

Le premier, le plus étudié, et je parle ici d’un silence plein,  du silence positif,  pas du silence d’impuissance ou celui du transfert négatif, est  respiration de la parole.

Une parole est investie dans la mesure où elle est ponctuée par le silence. Interrogez-vous sur la musique et vous verrez que la musique est d’abord suspension, car s’il n’y a pas de silence, il n’y a pas de temps pour relier la note à la précédente (rétention) et pour anticiper la note suivante (pro tension). Il n’y a donc plus ni mélodie ni rythme, simplement du bruit : le silence ponctue, le silence souligne, le silence parle… Le silence interprète aussi. Il est précieux pour arrêter le défilé du bavardage, car il met le coaché en  déséquilibre et face à sa fuite.

Ce silence-là, le maniement du silence dans la relation, n’est pas notre propos et je ne m’y attarde pas plus longtemps.

Cependant, il se fonde lui-même sur un autre type de silence, qui est le fondement, le socle du coach : le silence intérieur.

Presque par définition,  la condition pour accéder à ce silence-là est la capacité du coach à se débarrasser de toute représentation, de toute anticipation, de toute grille de lecture, de toute préoccupation méthodologique pour être dans l’accueil inconditionnel dont parle Rogers. Elle conduit, donc, à  se désencombrer, à se vider alors que tout ce que proposent les différentes méthodes, c’est de se remplir.

Il s’agit d’atteindre un silence intérieur suffisant pour entrer en contact avec soi-même et ouvrir un espace où l’autre puisse se sentir accueilli.

Attention ! Il ne faut pas confondre ce silence-là avec l’attention flottante de l’analyste. Cette dernière s’apparente plutôt à une forme de rêverie destinée à faciliter, dans le psychisme de l’analyste, la mobilisation de matériel pré conscient en corrélation du  discours du patient. Le silence dont il est question ici est une radicalisation absolue de l’attention flottante et pas seulement un passage à la limite ! Il y a solution de continuité, saut qualitatif.

En occident, c’est Maitre Eckhart, ce bénédictin du XIV siècle qui a le mieux parlé du silence comme condition d’accès  à sa propre intimité et à l’ouverture d’un espace sans enjeu, sans attente qui est pur accueil, pure écoute.

Dans cet espace, peut s’établir une « communication » d’une profondeur inouïe où coach et patient se retrouvent pour une compréhension commune, a-conceptuelle,  permettant une réélaboration instantanée des difficultés du coaché. Attention ! Le déploiement de cet espace n’est pas une simple affaire. Il nécessite un travail sur soi sans concession et une immense expérience de la part du coach mise en perspective et élaborée en supervision.

Il faut rappeler que le mot communication est particulièrement dévoyé, perverti,  abâtardi dans le monde des sciences humaines. Communiquer, c’est étymologiquement, justement, partager un espace commun. Alors la communication ne peut pas être autre chose que ce que l’on cherche à cerner sous le nom d’intuition.

Et toutes les grilles de lecture, tous les outils du monde sont des obstacles majeurs à la communication comprise dans ce sens-là.

Rythme et rencontre

Revenons à notre démonstration d’aïkido.. Le ballet des corps s’organise dans l’espace créé par l’artiste martial. Un vide central, la distance, le Ma-aï, imposent une topologie spatio-temporelle particulière que chaque spectateur peut ressentir. L’intuition agissante du Maître instaure un dialogue rythmique, pulsation des présences, intonation des intentions, corrélation des énergies, vide et plein, positif et négatif ….

 Il ne faudrait pas croire que ce dialogue est symétrique, car si c’était le cas, et sauf différence de niveaux d’habiletés, il ne se passerait rien sinon un mouvement perpétuel. Il y a dissymétrie: dissymétrie des intentions d’abord puisqu’il y a un agresseur et un agressé. La différence est proprement là : l’agresseur manifeste une volonté d’agression et, aussi habile soit-il, cette volonté l’aveugle. L’agressé accepte la situation dans le silence absolu et la disponibilité totale.

Voilà la différence qui fait que l’artiste martial emporte son adversaire dans son propre rythme (celui du Souffle, ici il faudrait développer), l’amenant à accepter son impuissance et reconnaître sa défaite.

La rencontre a eu lieu qui a arraché l’agresseur à son monde pour lui faire vivre un autre paradigme dans lequel l’agression n’a plus de sens : changer ou se démettre voici l’enjeu pour lui.

« C’est dans le vide, dans la faille du Rien, que chacun court le risque de soi-même, s’advenir ou s’anéantir. Mais là ou tout est joué, où plus rien n’est à être, du vide ne peut sortir que le même avec sa menace sans hasard, le même d’une présence sans dépassement, prise dans l’étreinte d’elle-même. Aussi s’agit-il avant tout de le colmater »

(H.Maldiney)

Voici le modéle d’un coaching réussi. Les limitations du coaché font violence au coach qui l’accueille avec une disponibilité absolue. Les masques et les aveuglements perdent leur sens au profit d’une proposition, au-delà de toute rationalisation, remettant le coaché dans une possibilité de choisir : changer ou renoncer.

Le dialogue silencieux qui permet cela est un dialogue rythmique né de l’intonation du coach à son coaché. Il ouvre un vide qui permet une rencontre à un niveau a-conceptuel, au-delà de toute explication, de toute rationalisation, de toute interprétation.

Cette Rencontre relie la personne au niveau du basho du néant absolu sans qu’elle s’y absorbe; elle permet son « éveil à soi » , c’est-à-dire une prise de conscience qui subvertit les masques et les rôles pour restituer une liberté plus sereine..

And so what…

Bien que la rencontre se situe à un niveau a-conceptuel, Il ne faut pas croire que ce processus soit mystique, il ne faut pas croire qu’il soit magique, il ne faut pas croire que le moindre état d’âme du coach est à prendre comme expérience de rencontre…

Au contraire en appeler à la mystique, à la mécanique quantique, à je ne sais quelle communication intuitive…sont des formes de résistances mortelles.

Maitre Noro nous proposait un entraînement très intensif: “il faut polir le miroir” nous disait-il souvent, nettoyer les impuretés, les poussières qui encombrent la surface et sont autant de points aveugles, car pour lui, la rencontre a lieu au-delà du pratiquant qui doit s’oublier pour n’être plus que l’image inversée de l’agresseur.

Mais ce n’est pas suffisant, car si cette image est purement symétrique, il ne peut rien se passer, sinon l’échange sans fin de deux images identiques dans le vertige de la fuite infinie induite par le dispositif même des miroirs. Il n’y a plus de rythme, mais une cadence morte.

Ainsi la métaphore optique fait sens, mais elle montre ses limites. on perçoit bien qu’il faut un miroir pour qu’une image se réfléchisse, mais celui-ci risque fort de ne renvoyer qu’une image à l’identique (à l’inversion prés) sans la valeur ajoutée qui serait a minima une image corrigée des divers bruits qui la brouille. Il faut, donc, un miroir intelligent comme celui du VLT (Very Large Télescope sur lequel j’ai travaillé) qui adapte sa courbure pour corriger tous les effets parasites liés à l’environnement afin d’offrir une image plus proche de la réalité.

Comme je l’ai évoqué plus haut la situation n’est pas symétrique et ce que renvoie le Maître c’est la prise en charge corporelle (non verbale, a-conceptuelle) de l’aveuglement de l’agresseur en tant qu’agresseur justement (le bruit qu’il faut corriger). Il prend en charge la violence dans son être propre pour la restituer énergétiquement en tant qu’ouverture au sens.

Il n’en reste pas moins que dans un premier temps il nous faut construire quelque chose de l’ordre de ce miroir: voir sans distorsion. Le coach a pour vocation de devenir ce miroir intelligent qui ne renvoie pas à l’identique ce qui conforterait irrémédiablement une autosatisfaction narcissique, mais propose une autre image, décalée, plus précise, débarrassée des bruits du bluff et des turbulences des passions.

Comment “travailler” cette possibilité de rencontre sans se perdre dans les facilités délirantes?

 Comme pour l’aïkido l’entraînement, si j’ose dire, se fait par l’épreuve sous la direction, d’un guide (on peut l’appeler maître, professeur, thérapeute…) qui n’entretienne pas son élève dans le confort partagé d’une l’illusion confortable.

Se mettre à l’épreuve, élaborer, comprendre, restituer…voilà le seul processus de formation qui vaille : un processus jamais achevé. C’est aussi tout à la fois une éthique et une hygiène.

Travailler, travailler sans cesse c’est à dire se mettre à l’épreuve. pour se débarrasser  de toute représentation a priori, de toute grille, de tout masque ! Travailler ses névroses, ses mécanismes de défense (ah! cette identification ou cette projection que je prends pour de l’empathie!)  dans un véritable parcours thérapeutique, avec un thérapeute sérieux, travailler le silence par la méditation ou d’autres disciplines qui ont le même but (calligraphie, arts martiaux, yoga pourquoi pas jogging et randonnées, d’ailleurs…) sous la direction d’un professeur expérimenté et avisé, en se faisant superviser par un superviseur digne de ce nom (surtout pas celui qui maîtrise les processus de supervision).

Bon, d’accord, c’est tout sauf confortable et certainement pas « narcissisant »!

Mais dans le Zen, la vaisselle, le ménage, la cuisine sont des épreuves aussi incontournables, aussi importantes, que zazen : c’est même d’ailleurs une autre forme de zazen !



«L’homme de la plus haute vertu ne s’en tient pas à la vertu, et c’est pourquoi il possède la vertu […]. 
L’homme de la plus basse vertu ne s’éloigne jamais de la vertu et c’est pourquoi il ne possède pas la vertu […]. 
Ainsi le sage agit grâce au wu-wei (ie: la non intention)  et il enseigne sans aucune parole […]. 
Alors les mille choses prospèrent sans interruption […]. 
De moins en moins de choses sont faites jusqu’à ce que le wu-wei soit accompli. 
Lorsque le wu-wei est accompli, rien ne reste non fait.»

Tout le contraire de ce que nous propose le marketing…

Lucien Lemaire

Centre de Développement Personnel et Professionnel par l’Equicoaching

Co-Presence

2 réflexions sur “Coaching et intuition: la rencontre dans l’accompagnement

  1. Quel magnifique article que Lucien Lemaire nous offre ici! Il y a longtemps de cela, présentant que j’avais un don, a savoir une inuition hors du commun, j’ai décidé consciamment de l’aiguiser pr me relier au Tout.

    Et effectivement comme il le mentionne si brillament, après plusieurs années a suivre une Yogi,méditer, développer ma clairvoyance, mes sentis, mon quotient émotionnel avec tout ce que l’empathie,l’assertivité, la posture d’observateur qu’il contient demande….

    Aujourd’hui, cette intuition est un atout majeure, et une valeur de vente 😉 auprès de coachés pour qui la perte de repère, la non-linéarité du monde qui les entoure, et les mille et un doutes d’être a la bonne place pr apporter leur pierre a l’Édifice quand il s’agit de saisir l’ensemble de leur enjeux et, dans l’invisible, dans ce silence intérieur, leur permettre de recontacter leur propre boussole intérieure.

    Selon moi, les coachs ayant développé cette qualité de mani`
    ere très prononcé, en lien avec la Présence, seront recherchés, au-dela de ce que nous imaginons maintenant, quand la confusion que nous connaissons actuellement ira croissante.

    Un délice cet article; a savourer en le relisant doucement..

    Merci!

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