Qu’est ce que l’art: ouvrir un monde commun

Fabienne Verdier

Voilà bien une question incongrue, énorme mais je me sens obligé de la poser pour donner suite à l’une de ces escarmouches qui font le sel des réseaux sociaux. C’est que j’ai eu le malheur d’écrire que balancer des fauteuils par la fenêtre ne relevait pas de l’art, tout au plus éventuellement de la performance.

Las ! devant mon incapacité à saisir la légèreté de cet art gravitationnel, on me répondit que si un artiste plante un clou cela devient une œuvre d’art.

Circulez !  il n’y a rien à voir pour le nihilisme contemporain tout se vaut !

Alors évidemment je tiens que les mots ont une importance.

Renvoyer l’art à l’artiste, c’est renvoyer la poule à l’œuf.

D’autant que des artistes, je le sais j’habite Eygalières, il en tombe comme à Gravelotte. Le mot artiste, comme le mot coach, est aujourd’hui mis à toutes les sauces.  On y trouve aussi bien ceux qui veulent vivre en marge avec une activité créatrice que les chanteurs, les fantaisistes, les acteurs et bien sur tous ceux qui pratiquent une activité dite artistique (qui mieux qu’un mot valise devient fourre-tout).

J’ai réutilisé dans la suite plusieurs textes que j’avais écrits ici ou là . Pour ceux qui me suivent, j’espère que le re agencement et les compléments pourront amener quelque chose d’un peu neuf.

Définir l’art

Ouvrons le dictionnaire : L’art est “Création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique”

Bien sur les mots importants vont être “sensibilité” et “Esthétique”. Il se trouve qu’en grec le mot Aisthesis a une double signification celle de sensation et celle de beau.

On voit déjà apparaître une esquisse encore bien fragile de définition : l’art serait ce qui nous touche au-delà des mots en provoquant la sensation du beau.

Nicolas de Stael

Alors commençons par nous interroger sur ce qu’est une œuvre d’art en commençant, comme la théologie négative, par ce qu’elle n’est pas. . L’œuvre d’art est un étant bien curieux. Elle n’est pas (surtout pas !!) représentation, elle n’est pas figuration, elle n’est pas objet qui serait opposé à un sujet. Elle tire sa puissance d’œuvre d’art d’un rapport singulier avec le spectateur : l’ouverture pathique à un monde qui surgit, ici et maintenant, dans un espèce de collapsus du sens qui laisse apparaître un monde irréductible à toute saisie par avance, sans jamais en saturer le sens.

On perçoit déjà ce que n’est pas l’art, il n’est, donc, jamais descriptif. Il n’a rien avoir avec cet “art” contemporain, cet art bavard, qui fait fureur et  qui prétend dire des choses en particulier sur la société. L’art est au-delà de la représentions (qui est la mort de la chose s’il faut mettre les points sur les i) et dès qu’il prétend représenter, figurer, il se perd lui-même. Les « oeuvres » (sic) de Jeff Koons en sont l’illustration la plus vulgaire, la plus vide.

Est-ce à dire que le figuratif en peinture n’est pas de l’art? Nous y reviendrons mais pour répondre rapidement une œuvre figurative devient une œuvre d’art quand elle excède radicalement ce qu’elle figure.

Giotto – la force du tableau vient de l’architecture pas de de ce qu’il represente

Alors peut-on donner une définition de l’Art (avec un grand A).

Je reprendrai, dans sa concision signifiante, la magnifique et définitive définition que nous donne Henri Maldiney

“L’art est l’éclair de l’Etre”

Il est important de laisser résonner cette définition qui fait intervenir deux mots : éclair et Etre.

Qui dit éclair dit court-circuit : l’art fait court-circuit. Court-circuit entre quoi et quoi ? Entre le monde de la mondanité (du spectacle, de l’aliénation, du fétichisme, de l’évitement, des procédures, de la représentation…) et l’injonction d’Être qui est toujours ouverture inconditionnelle et pure possibilité.

J’en profite pour faire une nouvelle fois un sort à cette tarte à la crème des ressources (sic) humaines, le savoir être. Si l’être de l’homme est pure possibilité, alors tout savoir sur l’être est la mort de l’homme !

Il nous faut maintenant faire un pas vers l’Être afin de n’en pas distordre le sens  en faisant un substantif new-age ou une quelconque crypto théologie.

Je me répète : l’art est la plus haute possibilité de la production humaine. C’est, donc, l’être de l’homme qu’il interroge.

Rothko

La définition nous oblige, donc, à nous intéresser à cette drôle de chose.

L’homme a ceci de particulier qu’il est cet « étant », (cette chose, cet “objet”, cette substance”)   qui par son essence  se pose la question de son être (Heidegger).

 L’être est à la fois un concept d’une insidieuse familiarité et d’une insondable difficulté : parce qu’il nous est familier (je suis ceci, je suis cela, tel type psychologique, tel type de manager, tel profil de leader….),  nous évitons de le questionner et naviguons dans notre vie comme une chose parmi les choses définis par les attributs et qualités que nous nous octroyons. Nous fuyons l’angoisse en vivant sur le mode de la préoccupation quotidienne : celui de l’étant que je suis parmi les étants.

Monde de l’opinion, monde du divertissement, monde de l’identité (ici un synonyme de l’ego !); mais aussi monde du leurre, de l’évitement, de la fuite, monde auquel nous tenons tant sans voir qu’il n’est que l’instanciation du refus d’exister qui se fonde sur une peur panique de l’ouverture (il suffit de regarder sur Facebook pour voir comment l’urgence, pour les coach entre autres, est de colmater tout ce qui pourrait ouvrir à un quelconque inconnu).

Alors, si l’être de l’homme n’est pas cet être ci, quel est t-il? Et c’est là qu’Heidegger apporte une réponse d’une apparente mais terrifiante simplicité : l’être de l’homme, «l’Être là» est «existence»: l’homme a à ex-sister, c’est-à-dire à se porter au-devant de lui comme projet, comme possible. Voilà la différence ontologique : d’un côté le monde de «l’effectivité» (l’étant, le destin, le déterminisme, la répétition) de l’autre celui de la «possibilité».

Chaque possible ouvre un monde, c’est-à-dire déploie son sens dans tout son poids d’appropriation existentielle.

Mais Maldiney nous aide à faire un pas de plus.

Parmi toutes les modalités de « l’être là » il en est une particulière qui est sa capacité à être affecté, ce qu’Heidegger appelle la disposition, la dimension pathique de « l’Etre là ».

Nous pouvons être touché et touché, parfois, par l’inattendu, l’inattendu radical, l’impensable, l’impossible, le réel dirait Lacan. Cette disposition fondamentale a être « passible de » l’impossible (ce qui est irréductible à  ce qu’il y avait avant) Maldiney en fait un existential, c’est-à-dire une dimension structurante de la dimension humaine,  qu’il appelle  transpassibilité.

E.Escoubas précise :

«  Qu’est-ce donc que le « pathique » ? Le pathique est la sensation, le « sentir » (où Maldiney préfère employer le verbe, « sentir », qui est actif, plutôt que le substantif sensation). La sensation (en grec aisthesis – qui va donner en français « esthétique ») est le premier et fondamental rapport de l’homme au monde : la révélation originaire du « il y a » se produit dans le sentir. Sa tonalité pathique peut-être de confiance ou d’angoisse selon que l’événement qui nous arrive et à même lequel nous nous advenons, est don offert ou violence faite » (H.M. Art et existence, p. 24) ».

Vous avez peut-être l’impression que nous nous sommes éloigné de l’Art, mais nous y revoilà :

l’Art ouvre un “Monde”. J’ai dit « ouvre » c’est à dire qu’il ne le referme pas. Le monde ouvert par l’art, contrairement à l’espace de la représentation, n’est jamais saturé.

Dit autrement, le choc de l’œuvre d’art n’épuise pas l’œuvre d’art: elle est, si elle est une véritable œuvre d’art, source d’étonnement, encore et encore.

 Lorsque j’écris que l’œuvre d’art ouvre un monde, cela veut dire qu’il l’ouvre pour quelqu’un : pour celui qui regarde, écoute, l’homme en présence.

 L’Art est rencontre entre un Homme et une œuvre.

 C’est dire si l’on se fout de l’histoire de l’art (il n’y a pas d’histoire de l’Art dit même Maldiney) ou de la technique de l’artiste qui ne deviennent dans le rapport à l’œuvre que du bavardage érudit qui masque la plupart du temps l’essentiel.

Il nous faut maintenant examiner ce qui fait la singularité de cet étant particulier : le tableau, la musique, le poème…Où faut-il chercher cette puissance un peu mystérieuse de l’œuvre d’art : ce qui nous transporte.

Van Gogh – la nuit étoilée

Je propose à la suite de Maldiney de partir du cas de la peinture. Ce qui me frappe dans tel tableau de Van Gogh c’est une tension qui me bouscule, qui m’absorbe, qui me bouleverse au-delà de tout discours (y compris surtout, celui sur l’art!).

Cette tension naît de l’architecture même du tableau dans les oppositions d’espaces, de couleurs, de matière. Cela n’a rien à voir avec ce que le tableau représente et ne recoupe aucunement les figures apparentes. Cette tension fait surgir une “forme” ouvrante, ouvrante à quoi?  au vertige, une forme qui s’organise toujours autour de vides qui, in fine, ont le même statut que le Silence dans la pensée de Maitre Eckhart: ouvrir à l’indicible.

Cette tension créatrice de forme, c’est le rythme.

Je propose pour essayer d’approcher cette notion difficile de repartir d’une anecdote que je raconte dans mon livre :

“Voici quelque temps, j’étais invité à diner, après une exposition de peinture, dans une très belle maison en haut du village où je réside, Eygalières. Cette maison avait une terrasse en pierre sèche qui s’ouvrait vers les Alpilles. Cela fait trente ans que j’habite Eygalières, 40 ans que j’habite aux pieds des Alpilles et pourtant lorsque que, un verre à la main, je m’installai sur la terrasse je fus pris d’un saisissement comme si les Alpilles surgissaient du néant dans l’intensité d’une présence que je remarquais pour la première fois. Il y avait comme une vibration qui provoquait chez moi une émotion profonde comme si je touchais à la vérité de l’Etre de la montagne. Sans doute Cézanne a-t-il connu cette émotion en méditant devant la Sainte Victoire et a-t-il compris que pour atteindre l’absolu de l’œuvre d’art c’est ce qu’il lui fallait restituer. »

Comment rendre compte de cette fulgurance qui met en lien. En lien avec quoi ? En lien avec « quelque chose » qui résiste à toute approche conceptuelle, quelque chose d’universel, de vertigineux.

Au-delà de la figure des Alpilles, celle que rend une photo, la tension entre les masses, les couleurs, entre le vide du ciel qui apparait par effraction dans cette trouée du rocher et les pleins de la terre, de la végétation, surgit quelque chose d’indicible, une forme, qui fonde cette expérience numineuse d’appartenir à un tout. Cette architecture créée par l’équilibre des tensions énergétiques est le rythme.

Mu’chi

En 1995, j’ai assisté à l’hommage, rendu en sa présence, à Henri Maldiney à l’abbaye de Royaumont. Maldiney choisit de parler du tableau de Mu’chi « les six kakis ». François Cheng étant venu par amitiés, il lui laissa la parole. Celui ci fit un exposé passionnant en mettant en relation les éléments du tableau (du cercle au carré, du blanc au noir..) avec la philosophie taoïste. Quand Maldiney prit la parole il s’attacha simplement à montrer les tensions internes à la toile. Alors, pour moi, il se produisit un miracle: je vis tout à coup ces kakis surgir devant le tableau dans toute l’intensité de leurs volumes. Il m’avait montré la forme en formation, il m’avait ouvert à l’oeuvre d’art.

Et ce surgissement, ce court-circuit qui vous saisit, n’est autre que la face grecque de la vérité : celle de l’Aletheïa, ce dévoilement/voilement qui s’impose comme une certitude… voilà peut-être un nom plus ancien pour l’insight de la psychanalyse !

Le rythme a à voir avec le temps, une forme de pulsation temporelle qui organise l’espace de la présence. Systole/diastole, le rythme n’est cependant pas cadence, mais justement ce qui trébuche dans la cadence pour échapper à la répétition mortifère et ouvre à partir d’un vide, d’un blanc, au radicalement nouveau »

Dit un peu simplement, la forme que fait surgir le rythme touche directement  au cœur en court-circuitant le niveau conceptuel.

 Elle fait surgir de rien un monde à neuf, irréductible à toute rationalisation de la rencontre avec l’oeuvre: la rencontre est un événement.

Ainsi, Ce qu’il est important de retenir, c’est que le rapport de l’homme à l’œuvre est rencontre et que cette rencontre n’est possible que parce qu’un rythme s’y actualise (c’est le génie de l’artiste) dans une forme, toujours en formation,  non pas signifiante mais qui ouvre à l’insigne.

Cette rencontre est une mise en rapport immédiate (au sens propre de sans médiatisation) avec le réel dans un court-circuit de sens qui subvertit le monde du quotidien pour faire surgir l’inattendu.

« Le réel est toujours ce qu’on n’attendait pas et qui, sitôt paru, est depuis toujours déjà là » nous dit Maldiney avec l’acuité de son style qui ouvre au cœur des choses.

Ainsi chaque oeuvre, si c’est vraiment une oeuvre d’art, construit avec le spectateur un espace nouveau irreductible à toute rationalisation. On comprend bien l’insistance de Maldiney à nous dire qu’il n’y a pas d’histoire de l’art.

Bien sur il faut l’entendre, pas d’histoire de l’art pour entrer dans l’oeuvre. Cela ne veut pas dire qu’il est dérisoire de s’intéresser à la technique ou aux époques. Simplement, ce ne peut nous être d’aucune utilité dans notre face à face avec l’oeuvre qui nous met …au péril de l’ouvert.

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