Le premier de cordée: du bon usage de la métaphore

Par quel hasard suis-je tombé sur un reportage concernant le sauvetage dans la face ouest des drus en 1966. J’avais 17 ans et croyais encore à ma vocation d’alpiniste. En tout cas, j’avais été fasciné par Gary Hemming (1), cette extraordinaire figure romantique de l’alpinisme, sa longue silhouette chevelue, son mode de vie, son destin tragique…

En fait, ce retour du refoulé m’a donné envie de revenir sur cette métaphore à la mode, celle du premier de cordée, métaphore usée jusqu’à la corde (oui, j’ose !) par notre président mais aussi par beaucoup de manager.

Là où ça devient intéressant, c’est de la reprendre en la déployant à partir d’une cordée réelle en expédition. Et l’on voit alors se dessiner un tout autre paysage en contradiction complète avec l’utilisation idéologique qui en est faite…c’est le destin diabolique des métaphores  de pouvoir se retourner contre ceux qui les utilisent sans discernement !

Pour ouvrir la réflexion , il nous faut partir du  commencement (si,si!). Une « expé » ça se prépare et ça se prépare ensemble. Tout le monde se met d’accord sur l’objectif, tel sommet, tout le monde se met d’accord sur la voie à ouvrir, la stratégie à adopter.

Déjà tout un programme, suivez mon regard…

Puis l’expédition peut commencer : il faut se préoccupe de la logistique, répartir les charges, prendre la météo…ce qui nourrira la décision collective de partir ou pas.

Bien sûr il y a un chef d’expédition. Après concertation, il désignera celui qui sera le premier à s’engager. Car   quelle est la mission du premier de cordée ? ouvrir et équiper la voie pour permettre aux autres de grimper. Quelle est la mission des autres membres ? Permettre au premier de cordée de progresser en assurant sa sécurité, gérer les équipements.

« Last but not least » Pour des raisons de fatigue, des raisons de compétence (glace, rocher…) ce n’est pas toujours le même qui ouvre la voie. Ainsi chacun assure à un moment donné, le rôle pour lequel il est alors le plus compétent.

Par ailleurs, un premier de cordée vérifie en permanence que tous les membres de l’expédition   sont sécurisés, en capacité de le rejoindre. Après avoir équipé la voie, être éventuellement redescendu, Il assurera à son tour le reste de la cordée.

Ainsi, celle ci est une entité autonome et démocratique dans laquelle chacun est responsable des autres.

On est loin de l’image véhiculée par Emmanuel Macron et certains managers du glorieux héro solitaire qui trace sa route, en coupant éventuellement la corde qui le gène,  sans s’occuper de savoir si les autres ont envie, besoin ou sont en capacité de le suivre, et de plus en toute méconnaissance du simple fait que lui même a besoin des autres sans lesquels il n’est rien …qui m’aime me suive le ruissellement fera le reste !

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est la désinvolture avec laquelle cette métaphore a été utilisée. Outre le contre sens à visée idéologique, elle en dit long sur le mépris dans lesquelles sont tenus les grimpeurs de base.

Mais elle pose aussi les dangers de son utilisation inconsidérée qui renvoie à une méconnaissance crasse de l’essence du langage et son déploiement: double contextualisation, jeux de langages, formes de vie…et je renvoie ici à Wittgenstein Austin, Recanati..

 Finalement voilà une leçon politique, managériale, épistémologique.

Merci Gary, tu nous manques

Lucien Lemaire

(1) Biographie (origine wikipedia)

Gary Hemming est un grimpeur formé dans la vallée de Yosemite. Il s’installe en France au début des années soixante et suit des cours de philosophie à Grenoble, tout en grimpant avec John Harlin. Il participe à l’ouverture de voies d’escalade engagées dans le massif du Mont-Blanc, entre autres avec Harlin, Tom FrostStuart Fulton et Royal Robbins. Il prend part en 1966 avec René Desmaison et d’autres excellents grimpeurs au sauvetage controversé de deux Allemands coincés dans la face ouest des Drus. En empruntant la voie Berardini-Magnone, ils devancent l’équipe officielle de secours, et redescendent avec les deux grimpeurs accidentés par la voie que Hemming avait ouverte avec R. Robbins en 1962. Ce qui provoque une vive polémique, Desmaison étant exclu de la Compagnie des guides de Chamonix et Hemming érigé en héros. À cette occasion, la presse française surnomme celui-ci « le beatnik des cimes » en raison de ses cheveux longs et de son allure de vagabond. Il rentre ensuite aux États-Unis et met fin à ses jours en 1969 au bord du lac Jenny, à l’aide d’une arme à feu.

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