Le Président, le manager et les reformes….

Le conflit autour des retraites s’enlise ! Les passions s’exacerbent, les positions se radicalisent. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater que la violence, la réaction, la doxa prennent le pas sur la raison.

Notre gouvernement se réclame de l’entreprise : séminaire de team building, de créativité sont mis en scène.  Alors, j’ai eu envie de le prendre au mot et pour le fun, mais pas seulement, de me poser la question de la méthode telle qu’une entreprise pourrait se la poser dans une grosse opération de conduite du changment.

Parce qu’enfin on marche sur la tète quand on entend « il faut faire de la pédagogie » sans que la démarche (pour qui ? pour quoi ? pourquoi ? comment ?) soit définie ou même esquissée; Dormez citoyens, le gouvernement pense pour vous..

Je vais donc m’appuyer sur l’une des démarches les plus canoniques qui soit : celle de Kotter, professeur à Harvard.

La démarche de Kotter :

Elle  prévoit une mobilisation progressive de tous les acteurs par étapes pour déployer une vision partagée.

La démarche canonique est top down mais elle peut avantageusement être adaptée sous la forme d’une spirale vertueuse accentuant encore son caractère incrémental et progressif.

Elle s’appuie sur un développement de l’action en plusieurs phases :

  • Réveiller et donner du sens
    • Créer le sens de l’urgence
    • Identifier et valider les acteurs favorables
    • Créer et communiquer une vision
  • Impliquer
    • Impliquer et responsabiliser successivement es acteurs en créant des victoires faciles
  • Consolider les résultats
    • Étendre les actions en impliquant de plus en plus d’acteur
    • Institutionnaliser les résultats

Nous allons reprendre chacune des étapes :

Réveiller et donner du sens

Il faut une bonne raison pour changer mais une raison qui ne soit par artificielle et qui fasse sens.

Il faut donc au préalable un diagnostic aussi partagé que possible au moins pour ce qui concerne les faits et les enjeux.

Il est clair, dans ce qui nous occupe, qu’il n’y a pas de diagnostic partagé. En effet, le regard porté sur le problème des retraites change en fonction de la focale utilisée (court terme, moyen terme, long terme), de la vision globale que l’on se donne (régime de retraite seulement, ensemble de la protection sociale, choix de société).

Cela renvoie à des choix politiques fondamentaux et, donc, à des hypothèses sur un avenir particulièrement incertain et qui dépend d’une vision assumée du futur.

On est bien obligé de constater que, même dans le pire des cas, (vision étroite, moyen terme) l’urgence est loin d’être évidente.

Alors ne pas l’énoncer clairement relève d’une manipulation malhonnête des opinions qui finit par faire retour sous forme de suspicion généralisée

Vision, vision, vous avez dit vision ? l’absence de vision est terrifiante alors que l’avenir s’assombrit. Comment voit-on la France dans 50 ans ? comment déployer la vision ? Quelles sont les étapes intermédiaires ?

Il faut être aveugle pour ne pas voir que des bouleversements profonds sont attendus dans les modes de consommation, de production, en particulier énergétiques, industriels, agricoles, que cela va bouleverser en profondeur l’économie, la manière de travailler (et en conséquence le financement des retraites)  et que cela  ne se fera pas sans douleur.

Alors, entre anesthésie générale et chirurgie à vif, comment mettre en place une thérapeutique la moins douloureuse possible ? cela s’appelle une stratégie, cela se prépare, se travaille, s’annonce…gouverner n’est ce pas anticiper?

Dans ces conditions le gouvernement ne se trompe-t-il pas d’objectifs en isolant les retraites comme abcès de fixation ? a moins que ce leurre ne masque une impuissance voire une inconséquence idéologique (la loi du marché y pourvoira !).

Il est clair que ce travail fondamentalement politique n’a pas été fait et que la fuite dans une communication manipulatrice n’inspire pas la confiance.

Une image contenant carte, texte

Description générée automatiquement

La démarche de Kotter s’appuie sur la mobilisation initiale des acteurs « moteurs » du changement qu’il s’agit, donc, d’identifier puis d’impliquer dans des chantiers où des résultats rapides puissent être obtenus

Il est évident qu’ici, « la coalition favorable », c’est ainsi que Kotter nomme les moteurs du changement, est constituée a minima des syndicats réformistes et des corps intermédiaires…. qui ont d’abord été disqualifiés méthodiquement avant de tenter de les remobiliser.

De plus la démarche doit mobiliser toutes les catégories socio professionnelles concernées… et les points aveugles qui font désormais régulièrement retours, comme la situation des enseignants, entre autres, montre un niveau d’incompétence ou d’arrogance rarement atteint

Sans « moteurs » comment peut-on prétendre mobiliser les « suiveurs » et les « inertes » ?

De plus l’implication des acteurs nécessite une part de liberté dans la mise en œuvre pour construire des solutions pérennes admissibles par le plus grand nombre.

La stratégie choisie par le gouvernement, qui est peu ou prou, je consulte mais voilà où vous devez aller, est dévastatrice et s’inscrit dans un schéma de manipulation de plus en plus évident au pont que cela ne peut que mettre le feu aux poudres.

Les dernières tentatives de faire marche arrière sont pathétiques et cette conférence sur le financement qui aurait été mobilisatrice au début devient suspect comme bouée de sauvetage.

Consolider les résultats :

Chaque résultat doit se déployer à travers toutes les ramifications des parties prenantes. Certes c’est un travail de longue haleine mais que de temps perdu !

Enfin, et seulement à la fin, il convient d’institutionnaliser les résultats.

Il est curieux de voir que la loi était prête (mais non communiquée !) avant la fin des négociations.

Voilà quelques réflexions à partir de mon expérience de conduite du changement.

Ce qui frappe c’est l’absence d’intelligence et de créativité pour définir, mener à bien, mettre en œuvre une reforme qui réponde à un besoin identifié et partagé. Il aurait fallu pour cela opérer un diagnostique de la situation soigneux et objectifs (en différenciant les hypothèses) … et faire confiance aux français à commencer par les corps intermédiaires!

Simone Weil voyait dans la technocratie l’essence de l’oppression à venir. On ne peut que lui donner raison.

Sans doute la France n’est pas une entreprise comme les autres contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire. Il n’empêche que l’approche de Kotter me parait particulièrement pertinente même s’il faut beaucoup d’intelligence pour la mettre en œuvre.

Partir des besoins des français aurait été une bonne manière de les mobiliser.

Bruno Latour avait fort intelligemment proposé une grande consultation de tous les français sous la forme des cahiers de doléances du type de ceux mis en place, trop tardivement, par Louis XVI.

Il ne fut pas entendu et le « grand débat » mis en place par Emmanuel Macron s’est transformé en performance sportive et en « pédagogie » de la part du « patron » sans qu’aucun débat sérieux, surtout pas avec les intellectuels convoqués, n’ait trouvé un espace pour inventer l’avenir.

Cela se paye cher, très cher aujourd’hui…

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