Au commencement la vie : autonomie et énaction

Extrait de mon livre à paraitre en janvier aux éditions EMS « Panser ou repenser le coaching: la destruction de l’humain »

Pour introduire au travail de Francisco Varela

« Nous l’avons évoqué plus haut, la plupart des paradigmes du coaching s’appuient soit sur la métaphore de l’ordinateur, des entrées, des représentations du monde extérieur à l’intérieur du cerveau, des algorithmes séquentiels, opérant sur les représentations symboliques pour aboutir à des sorties qui vont piloter des actionneurs, soit sur la métaphore de l’automate a états finis: les états internes des automates, contraignent les transactions, c’est-à-dire la valeur des variables de sorties qui peuvent adresser, en tant qu’entrée, un autre automate. L’automate cible peut faire retour en fonction des valeurs d’entrées et de son état interne.

Nous allons montrer que de la biologie aux phénomènes sociaux, en passant par le langage, une telle conception ne tient pas la route.

Auto-organisation – ordre par bruit

« De façon plus générale, on peut concevoir l’évolution de systèmes organisés, ou le phénomène d’auto-organisation, comme un processus d’augmentation de complexité à la fois structurale et fonctionnelle résultant d’une succession de désorganisations rattrapées suivies chaque fois de rétablissement à un niveau de variété plus grande et de redondance plus faible. Ceci peut s’exprimer assez simplement à l’aide de la définition précise de la redondance dans le cadre de la théorie de l’information » (H.Atlan)

La notion d’autonomie implique, a minima, une capacité d’auto-organisation. Par quel processus s’opère ce phénomène ?

Henri Atlan l’envisage comme une succession de désordres automatiquement compensés par des spécialisations internes inédites venant rétablir un ordre nouveau au profit de l’augmentation de la variété interne, spécialisation d’unités pour répondre à un plus grand nombre de perturbations et au détriment de la redondance du système.

Autrement dit, le bruit à l’origine du désordre interne devient, par ce rattrapage, source d’une nouvelle information.

Le système est désormais capable de réagir à une nouvelle stimulation, du sens a été créé, grâce à un nouveau couplage, à partir d’une perturbation au départ indifférenciée.

Dans ces conditions, le sens n’est rien d’autre que la stabilité de ce couplage entre l’excitation et la réponse de l’organisme.

Cela se paye par une diminution de la redondance, donc de la fiabilité du système considéré, mais enrichit les significations que donne l’organisme aux sollicitations du monde extérieur, une augmentation de ses capacités de réponse.

Henri Atlan a donné à ce phénomène le nom d’ordre par bruit ou d’auto-organisation

Un exemple caricatural pour fixer les idées. J’ai travaillé 10 ans sur les systèmes avioniques embarqués. Le système de pilotage est géré par 3 calculateurs qui ont les mêmes entrées, mais les traitent avec des programmes différents et vérifient toutes les 20 ms si les paramètres calculés sont identiques.

Supposons qu’un artefact sur une ligne d’entrée vienne perturber l’un des calculateurs qui se déroute vers une routine d’urgence.

Désormais, ce calculateur-là répond à un signal inattendu, à un bruit, par un nouveau comportement. Ce nouveau comportement constitue le sens que la machine donne à l’artefact.

 Elle a modifié son état interne.

Les deux autres calculateurs continuent leur travail habituel, le troisième s’est spécialisé dans le traitement de la nouvelle information.

La redondance a diminué (donc la fiabilité), la diversité a augmenté (donc la richesse de réponse)

La limite ici est que, dans un calculateur séquentiel, la routine de déroutement a dû être prévue dans la programmation du système ce qui n’est pas le cas dans un organisme vivant où c’est l’instabilité relative de ce système qui va produire de nouvelles réactions par stabilisation de boucles de rétroaction.

Ce qui est important pour nous, ici, c’est que la question du sens ne se pose plus comme représentation du monde extérieur, mais comme boucle de rétroaction à des sollicitations aveugles du milieu.

Autonomie, auto-organisation et connaissance

F.Varela  (1989), de son côté, a cherché à caractériser le vivant et l’existant dans sa richesse subjective. Pour ce faire, à partir de ses propres travaux en biologie, en particulier sur la vision, il a été amené à introduire des concepts révolutionnaires qui amènent à repenser la vie et les processus de connaissance d’une manière tout à fait singulière.

Tout organisme vivant est doté d’une organisation et d’une structure.

  • L’organisation est l’ensemble des rôles et des relations constitutifs du vivant qui donne à un individu son identité (ce qui ne change pas)
  • La structure incarne cette organisation (son architecture) à un moment donné. Elle peut changer, mais elle doit toujours rester l’instanciation, dans un contexte donné, de l’organisation.

Francisco Varela définit un système vivant en 5 points :

Il est autopoïétique, c’est-à-dire qu’il génère ses propres frontières ainsi que le réseau interne qui constitue son organisation.

Il constitue une unité reconnaissable dans l’espace (le domaine) où les processus existent. : son milieu.

Il est opérationnellement clos, c’est-à-dire qu’il n’échange pas d’information avec l’extérieur, mais qu’il est thermodynamiquement ouvert, c’est-à-dire qu’il échange de l’énergie (sinon il ne pourrait survivre).

Le sens n’existe pas en soi – la connaissance n’est ni un miroir de la nature ni un recueil d’informations. Elle émerge de notre couplage à l’environnement en créant des régularités à travers des schèmes sensori-moteurs mobilisés. Autrement dit, le monde et l’unité vivante se spécifient mutuellement. La connaissance est toujours incarnée. Ce n’est pas sans rappeler la notion de monde chez Heidegger, nous y reviendrons.

Il évolue en situation de contraintes structurelles mutuelles avec son environnement,

Pour caractériser la dimension cognitive d’un système, il introduit le concept tout à fait révolutionnaire d’énaction:

“Nous proposons le terme d’énaction [de l’anglais « to enact » : susciter, faire advenir, faire émerger], dans le but de souligner la conviction croissante selon laquelle la cognition, loin d’être la représentation d’un monde prédonné, est l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde »

Il nous faut déployer correctement tout ce qui est contenu dans cette phrase d’une redoutable densité :

  • Il n’y a pas d’un côté un monde pré donné et un système cognitif dont la fonction est de représenter ce monde
  • La cognition consiste en la stabilisation d’une boucle perception/action fruit des contraintes mutuelles entre l’organisme et son milieu.
  • La conséquence immédiate est que la cognition est toujours incarnée (la boucle perception/action)
  • Et toujours biographique, car elle est la résultante de l’histoire des différentes interactions réciproques de l’organisme et du milieu. L’organisme vivant est mémoire dans sa globalité.

La “subjectivité”, ici c’est un mot qui fait contre sens, mais je le garde pour son pouvoir évocateur, est toujours mobilisée puisqu’elle n’est autre que l’état global qui résulte de l’histoire des interactions de l’organisme et du monde.

La réponse de l’organisme vivant aux contraintes du milieu dépend de l’histoire complexe des schèmes mémorisés : cette complexité, qui autorise des niveaux de choix inédits, grâce, entre autres, à des capacités de simulation qui constituent  l’imaginaire du système.

…….

Ici l’intelligence est globale par construction et Varela en donne cette magnifique définition :

 « L’intelligence ne se définit plus comme capacité à résoudre des problèmes, mais comme la capacité à pénétrer un monde commun » « 

Bibliographie sommaire

Varela F, T.Homson E, E Rosche, (1993), L’inscription corporelle de l’esprit, Le seuil, Paris, 377p

Varela F (nouv ed 1996) invitation aux sciences cognitives, Seuil, 123p

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